Les dossiers de Octobre 2002
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1854-LA CITE
SAINT MAURICE |
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Proximité du carrefour des rues Eugène Jacquet et Saint-Gabriel, on arrive à la Cité Saint-Maurice par la petite rue de la Cité, créée si l’on en juge au nom en même temps que l’ensemble de logements pour la desservir. Adossée à la barrière produite par le pont de chemin de fer qui sépare fortement Saint-Maurice de Fives, la Cité est, aujourd’hui, comme enclavée dans un lacis de rues étroites qui témoignent de la structure serrée du quartier d’habitat ouvrier installé au milieu du 19ème siècle sur les champs de St Maurice. Par Axel Venacque, administrateur de la R. L. A. La construction du territoire.
An 1843, la ligne de chemin de fer partant de Lille vers la Belgique a été ouverte au trafic, anticipant la mise en service de la ligne Paris-Lille trois ans plus tard. Le tracé de cette première liaison ferroviaire adopte alors la trajectoire en courbe qui, partant d’une station intra-muros à l’emplacement de l’actuelle gare Lille-Flandres, contourne par le sud l’ouvrage en lunette (1) de la Porte de Tournai, passe sur les terrains du château de Fives pour s’infléchir vers le nord, à l’endroit où s’élevait le Noble Prieuré des bénédictins créé en 1104 et démoli à la Révolution. Le plan de la Cité s’est plié à cette situation. Manifestement symétrique et orthogonal dans son esprit, il adopte la forme d’un trapèze irrégulier issu de l’espace résiduel inscrit entre la voie ferrée et le maillage préexistant ddes principaux chemins evenus les rues importantes du faubourg. Au milieu des années 1850, la ville, encore ceinturée des remparts de Vauban, connaît le début de son formidable essor industriel. Le cortège d’usines qui s’étend de Fives à Hellemmes et en particulier, la constitution du territoire de l’entreprise Fives-Cail, fleuron de la construction métallique française, a donné à ces quartiers la structure que nous leur connaissons encore et qui, loin des manières de l’art urbain, fut établi dans l’unique intérêt de la production.
On passe, à ce moment, d’un labeur qui s’effectuait à domicile en une multitude d’unités de fabrication indépendantes à l’usine et donc à la distinction entre le lieu d’habitation et le lieu du travail. Il faut fixer et concentrer à proximité des ateliers une main d’œuvre venue en grand nombre de la campagne ou de l’étranger. L’industrie capitaliste se met en place. Alors que, depuis les années trente, les rapports des hygiénistes (Dupont/Lestiboudois, 1835; Villermé, 1840; Blanqui, 1848...) ou Victor Hugo, lui-même, ont déjà dénoncé avec véhémence la situation catastrophique du logement ouvrier lillois, l’explosion du besoin en logements des années 1850 et la spéculation qui l’accompagne, sans aucune forme de régulation par les pouvoirs publics, conduisent inéluctablement à la densité des formes bâties. L’entassement incontrôlable des populations dans ces quartiers est tel qu’il en résulte rapidement un niveau d’insalubrité difficile à imaginer de nos jours. Un
geste philantropique. Il semble que la création d’une Commission municipale des logements insalubres en 1850 (2) et les propositions de quelques personnalités pour la construction de cités ouvrières “appropriée aux besoins de la vie de famille” (3) n’aient eu que peu d’effets à l’époque.C’est pourquoi la Cité Saint-Maurice, édifiée en 1854, que l’on classerait un peu vite dans la masse des opérations sans qualité réalisées à des fins purement spéculatives, apparaît dans ce contexte comme une initiative originale et exceptionnelle en regard de l’espace ouvert qu’elle réserve à ceux qui l’habitent. Des espaces dégagés et de l’air, c’est ce qui manque le plus cruellement aux habitants des faubourgs industriels. La situation en rive du faubourg Saint-Maurice-des-Champs, au pied du quartier bucolique des maisons de campagne et des guinguettes est, de fait, plus favorable qu’à Fives. Au milieu des débats sur la question de la résorption des taudis, permanents mais aussi improductifs par manque d’investissement de l’État et de soutient légal (4), l’édification de la Cité Saint-Maurice est une réalisation où se concrétise la volonté inhabituelle d’apporter des conditions de vie décentes à une population totalement démunie. Dans ces débuts de l’ouvriérisation du travail, la conscience de classe n’est pas encore éveillée et au lendemain des journées de 1848 le contrôle politique et policier s’exerce avec sévérité. S’il peut exister des mouvements sporadiques de revendications, le sort des populations ouvrières, qui comptent des immigrés de toutes sortes, est précaire. Il est entre les mains des patrons, des propriétaires et de la bourgeoisie locale. Certains les accablent, d’autres les défendent en tombant alors dans les différentes formes du paternalisme. Il n’en reste pas moins que la Cité Saint-Maurice est l’expression d’un geste philanthropique. Toute proportion gardée et sans présumer des motivations réelles qui ont présidé à sa construction, ses promoteurs (“des industriels de Fives” selon Pierrard , Compagnie des chemins de fer du Nord voit-on écrit ailleurs, ou encore Compagnie Immobilière de Lille ?) ont indéniablement souhaité doter cet ensemble d’habitations de qualités à même d’apporter à ses occupants un confort matériel et moral qui faisait défaut dans les batteries de courées environnantes. Cette tention humaniste se manifeste à travers certains signes d’ennoblissement de l’architecture au premier rang desquels figure le remarquable traitement de l’entrée. Une
architecture d’inspiration palladienne
En
effet, on accède à la cité par un passage constitué d’une enfilade de
deux arcs sur portiques (un côté rue et un côté cour), qui conduisent
au cœur de l’îlot. Le dessin néo-classique de ces arcs est très clairement
inspiré de motifs Palladiens (5). On y retrouve transposés des éléments
de deux créations de l’architecte italien pour la ville de Vicence : la
composition du portique des galeries de la basilique (1549-1617) et le
fronton de l’église Santa Maria Nuova. La combinaison donne lieu à une
réécriture savante qui allie la pierre et la brique et par laquelle l’architecte
invente une forme inattendue et modeste de “palais pour le peuple”. Dans
les années 1850, l’idéalisme néo-classique, en vogue de la Révolution
à la Restauration,cédé la place à des interprétations plus pratiques et
plus éclectiques des modèles historiques de l’architecture. Par ailleurs,
le caractère toujours rural de la commune avant l’agrandissement de Lille
(1858) a pu avoir une influence sur cette sorte de ferme à cour carrée
en accord avec un style d’inspiration toscane qui persistait dans une
certaine architecture campagnarde. Contrairement à la courée qui offre
des dégagements rarement supérieurs à ceux nécessaires aux accès, on débouche
dans ce cas sur l’espace d’une cour ponctuée de jardins. La monumentalité de la porte et le vaste espace extérieur garantissent à la colonie ouvrière l’isolement de la rue, considérée comme le lieu de tous les dangers sanitaires et sociaux et pour laquelle les courées sont autant de cloaques. Sur les trois côtés attachés à l’ordonnancement de l’entrée, la cour est bordée d’une trentaine de maisons à un étage surmonté d’un comble habitable. Pour cette partie, la composition des façades en rangs joue ingénieusement sur l’assemblage des maisons par deux pour leur donner une échelle plus conforme à l’espace de la cour. Ainsi à la jonction de deux logements, les portes sont associées dans le même encadrement pour en simuler une seule grande. Disposition que l’on retrouve à l’étage sous la forme d’une fausse fenêtre. Le quatrième côté de la cour est fermé par un imposant immeuble de logements à deux étages plus comble qui, semble-t-il, abritait une imbrication assez complexe de logements en duplex dans les étages courants et des chambres pour célibataires de part et d’autre d’un couloir central dans le comble. La construction de ces bâtiments de briques présente l’originalité d’avoir des planchers sur voûtains à tous les étages ce qui devait avoir pour effet de réduire les nuisances sonores d’un logement à l’autre. Une allée fait le tour de la cour et des jardins en passant devant chaque entrée d’immeuble. Les voitures à chevaux qui pénétraient dans la cité et l’empruntait, devaient suivre invariablement le sens inverse des aiguilles d’une montre. De chaque côté du grand bâtiment collectif, deux entrées secondaires, interdites aux voitures, étaient praticables pour les habitants venant du côté du chemin de fer. A l’origine, il y avait, au centre des jardins plantés d’arbres, une chapelle servant à l’occasion de morgue et portant l’inscription “Saint-Marc, p.p.n.” et sur le pourtour de l’allée, quatre édicules octogonaux contenant des latrines, disposés pour desservir les différents corps de bâtiments. Un strict règlement Malgré ces qualités matérielles et spatiales, la cité Saint-Maurice n’en reste pas moins un lieu de cantonnement pour ouvriers, soumis à un règlement intérieur très strict. En 1887, Alfred Renouard, auteur d’un ouvrage sur “les habitations ouvrières de Lille”, raconte : “La plupart de ces maisons sont louées chacune à deux ménages qui se la partagent moyennant un prix de location d’ensemble (...). Elles comprennent deux chambres en rez-de-chaussée, deux chambres en étage et deux en mansarde de sorte que chaque ménage peut avoir son rez-de-chaussée, son étage et sa mansarde. (...) Les jardins étaient autrefois à l’usage de tous les locataires, mais l’administration, ayant fini par convaincre qu’ils servaient de e lieu de réunion aux ménagères alors plus occupées à y cancaner qu’à garder leur foyer, les a aujourd’hui divisés en petits lots loués cinq francs à l’année. Tout le monde n’est pas admis dans la cité : il faut avant tout avoir été accepté comme locataire par une commission de surveillance. Pour éviter les ménages interlopes, on exige que lors de son admission, tout locataire marié présente son acte de mariage. Nul ne peut non plus ni sous-louer, ni avoir des logeurs, ni suspendre ou étaler ses linges ou habillements contre les façades ou dans l’intérieur de la cité, ni placer sans autorisation des pots ou caisses de fleurs aux fenêtres extérieures des habitations, ni avoir chez soi des animaux domestiques en état d’élevage. Les latrines y sont toujours fermées à clé, et chaque maison a sa clé pour l’usage particulier des habitants qui en sont responsables. Enfin, les locataires doivent rentrer chez eux et avoir leur maison ou habitation fermée à onze heures du soir au plus tard.” (6) Ces
aspects réglementaires nous révèlent l’extrême rigueur du mode de vie
des habitants de la cité. Ils sont néanmoins à considérer en regard de
la condition ouvrière couramment catastrophique à l’époque. Il n’en allait
d’ailleurs pas très différemment dans cette autre, et combien plus aboutie,
réalisation philanthropique que fut quelques années plus tard le familistère
de Guise de Jean-Baptiste Godin (début de la construction en 1859) pour
qui “le progrès social des masses (était) subordonné au progrès des dispositions
sociales de l’architecture” (7). Étant donné sa date de réalisation, on
peut considérer la cité Saint-Maurice comme un ensemble précurseur dans
l’histoire du logement social et souligner son caractère exceptionnel,
même si l’état actuel des bâtiments et du jardin ne permet plus aujourd’hui
d’en apprécier le programme et ce qu’il peut encore offrir de confort
aux habitants d’un quartier populaire au cœur de la vile.
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