Les dossiers de Octobre 2002

> SAINT MAURICE DES CHAMPS
"Où l'on cueillait l'églantine"

Qu’il s’agisse de maisons de campagne aux dimensions imposantes ou de jolies maisons de ville marquées par l’Art Nouveau, reconnaissons qu’elles méritent bien les lignes qui vont suivre car elles ont porté bien haut les valeurs du faubourg Saint Maurice : le calme et le silence dans un environnement verdoyant. Elles ont correspondu aussi à la grande époque du quartier, la seconde moitié du XIXème siècle, dans la vision de Lille agrandie, lorsque le faubourg tout neuf se montre particulièrement attractif pour accueillir la population lilloise. C’est le temps où “ l’on cueillait l’églantine”, le long du pavé de Roubaix, célèbre pour ses ombrages et ses fossés d’eaux limpides. Il existait alors quelques estaminets et guinguettes comme la ferme-auberge du Soleil-Levant et la célèbre guinguette de la Funquée avec son labyrinthe

Par Brigitte Renier-Labbée, guide-conférencière des Monuments Historiques, administrateur de la R. L. A.

Les campagnes.

Aujourd’hui beaucoup de ces “campagnes” ont disparu, démolies, transformées en résidences modernes, en multiples studios, en station de métro... mais il reste heureusement :

Le 104, rue du Faubourg de Roubaix : l’hôtel Florin.


L ’hôtel possède front à rue une longue façade imposante et sévère, seulement décoré d’une serlienne* qui rappelle le Premier Empire. Il est l’unique témoin de cette bonne et vieille commune de Fives aux 34 maisons de campagne, disséminées en 1843 sur Fives-Saint-Maurice jusqu’aux hauteurs du Dieu de Marcq et de Mons-en-Barœul. C’est alors un riche vallon fertilisé par les eaux du Becquerel et de la Chaude Rivière. Le propriétaire de l’hôtel, Achille Florin-Defrenne, fils de Carlos Florin, industriel roubaisien, habite l’hiver à Lille, rue Négrier, mais quitte la ville aux beaux jours pour sa maison de campagne ; la famille respire alors le bon air de Saint Maurice des Champs qui porte bien son nom, car alentour, on ne voit que prairies et pâtures. Après lui, nous dit Pierre Pierrard « son fils Achille Florin-Vandame possède un jardin paradisiaque où règne un hêtre pourpre, une pièce d’eau où glissent les cygnes, de vastes cages où vivent des oiseaux, des faisans, des perroquets, des chenils peuplés de chiens tous plus beaux les uns que les autres, tel un énorme danois bleu. Il est vrai qu’Achille Florin adore les animaux, au point d’acheter un lionceau à des forains et de se promener avec lui, attaché bien sûr, dans un Lille ébahi». Lors des journées du patrimoine, très aimablement, Madame Pajot nous accueille. La façade sur jardin de l’hôtel est toute en courbes harmonieuses; un jardin où l’on se prend à rêver ; si les animaux et le hêtre pourpre ont disparu, il n’est pas impossible de songer à François Watteau reçu chez ses amis Lenglart rue du Faubourg-de-Roubaix, ce peintre qui s’inspirera souvent dans ses tableaux des frondaisons de Saint-Maurice.

32, rue Vantroyen : l’hôtel Lethierry d’Hennequin.

Sur des terres familiales ayant appartenu à Charles Simon Lethierry, Seigneur d’Ennequin, en bordure d’une voie privée ouverte en 1860, la rue Vantroyen, Urbain Lethierry fera construire en 1864 sa maison de campagne et quittera pour elle le 114 de la rue Royale. C’est un personnage important, né à Lille en 1790, économiste distingué, partisan du libre échange, époux en secondes noces d’Elizabeth Arsh- dall, sœur de l’archevêque de Canterbury, primat d’Angleterre... Urbain Lethierry survivra longtemps à sa seconde femme et à ses enfants.
Grand amateur de musique, possesseur de violons de Stradivarius et d’Amiati, il s’est aménagé dans sa maison de la rue Vantroyen une salle de concert que son cousin Victor Mottez décore de fort belles fresques. Elles représentaient le maître de maison, sous les traits d’Ulysse, dans son vaisseau au milieu des Sirènes, et l’assemblée des Muses.

Ces fresques furent recouvertes de papiers peints et depuis lors gravement détériorées. Après sa mort, le nom des Lethierry restera longtemps attaché à la maison voisine du 46 rue Blanche, mais Urbain Lethierry fut le premier de sa famille à choisir Saint-Maurice! En 1979, en prolongeant la rue Mehl et en démolissant quelques maisons rue Blanche, la ville met en place le projet de faire descendre tout ce qui roule des hauteurs de la rue de la Madeleine vers la rue Eugène Jacquet et vers Fives. Au coin de la rue Blanche, qu’empruntent désormais d’énormes camions, la vieille maison semble se dresser avec reproche contre cette nouveauté... mais dans le parc, le superbe marronnier continue à chanter la gloire de Saint Maurice des Champs !

Le 74 rue St-Gabriel : le château Vandame.


Bernadette Maes se souvient avec bonheur de sa tendre enfance dans la maison de ses grands-parents, de la grâce d’une fontaine en entrant sur la gauche, d’un pont de bois dans le parc jugé dangereux par les parents et surtout du grand hall qui existe oujours et qui marquait si bien l’arrrivée des voitures. Si la maison a été construite en 1865, c’est à la Belle Epoque que Monsieur et Madame Vandame-Lesaffre s’y installent avec leurs sept enfants (remarquer les initiales sur la façade). Monsieur André Vandame est brasseur à Lille, rue du Gros Gérard. Dans les années 30, le château est vendu aux Droulers-Flipo. Après avoir été le centre aéré Saint Gabriel, c’est en 1979 que la maison, achetée par la Ville, devient l’une des plus jolies mairies de quartier. Aujourd’hui, le parc, ouvert au public, est un endroit d’une grande qualité où les arbres autour du ginkgo ont bien des défenseurs !

130 rue de La Louvière : Le château Decoster.

En ce moment, une impressionnante restauration rend sa splendeur à ce bâtiment de 1869, très évocateur de l’architecture du temps de Napoléon III. Derrière la grille, au bout d’une longue drève ombragée, le château s’affirme avec son avant- corps de trois travées au péristyle majestueux. La maison a été construite par Monsieur Edouard Decoster qui devait mourir deux ans plus tard, mais elle restera maison de famille jusqu’en 1940. Le 14 septembre 1940, le conseil de la Congrégation des Filles de l’Enfant Jésus achètera le domaine en remplacement du couvent belge de Morseele réquisitionné par les troupes allemandes et le château devient la maison de retraite des “Buissonnets”. Les Buissonnets, à cause du Buisson tout proche mais aussi en référence à Sainte Thérèse de Lisieux.

Les rues nouvelles.

St Maurice des Champs sera le théâtre privilégié de la création de lotissements sur des voies nouvelles entre 1890 et 1930. Ces rues verront s’aligner les variations éclectiques des façades des maisons de ville, de l’art nouveau à l’art déco.

La rue Gounod :


Une rue modèle : En mai 1903, Madame Bonduelle-Lesaffre vient agrandir sa propriété par acquisition des héritiers Verstraete et Fauchille. Elle décide de vendre par lots du terrain à bâtir situé de chaque côté d’une nouvelle avenue dénommée “Beau Séjour”, partant de la rue du Faubourg de Roubaix pour aboutir à la rue St Gabriel (rue Zola). Elle impose un étonnant cahier des charges : “L’avenue aura 16 mètres de largeur entre les façades... Les maisons de chaque côté seront du genre chalets ou cottages ; les acquéreurs devront établir devant un jardinet de trois mètres de profondeur, précédé d’une grille et d’un trottoir de deux mètres de largeur... Les façades sur rue devront être acceptées par écrit par la venderesse sur dessins préalablement présentés”. On choisit l’architecte lillois le plus en vogue, Armand Lemay, élève de Vandenbergh. Pour lui, la maison de ville doit se rehausser d’éléments privilégiés : tourelles, oriels, bow-windows, loggias et vérandas, et cette rue qui décline l’Art Nouveau, devient amusante à déchiffrer.

Aujourd’hui, fiers de ce beau travail, ses habitants ont créé l’association “pour le Renouveau de la rue Gounod”. Ils militent pour un classement qui protège, mais quelle maison choisir ?

2, rue Gounod Beauséjour, Sweet Home, Roses Cottage ou cette villa Orphée,

habitée en 1905 par un professeur de piano, ou encore “ la Sablière” au n°39 qui est une leçon d’architecture avec ses deux étages, sa mansarde à colonnettes sur bow-window et son imposante corniche.

habitée en 1905 par un professeur de piano, ou encore “ la Sablière” au n°39 qui est une leçon d’architecture avec ses deux étages, sa mansarde à colonnettes sur bow-window et son imposante corniche. Toute cette rue où l’on joue sur la maçonnerie de brique peinte ou enduite et sur la menuiserie festonnée et chantournée, représente un paysage urbain exceptionnel…
39, rue Gounod Après 1910, la rue Gounod entraîne dans son sillage

la rue Véronèse avec des architectes comme Armand Lemay, Gustave Dehaudt, Jules Duclermortier et Horace Pouillet. Ce n’est plus tout à fait l’Art nouveau mais déjà les Arts décoratifs déclinent des façades dans un langage tout aussi confortable.

L’Avenue des Lilas

C’est en 1895 que le conseiller Charles Rogez devient acquéreur de la propriété du Docteur Cazeneuve, soit 16 000 m2. Il fait connaître son intention de créer une belle rue et de vendre ensuite son terrain par lots. Le chanoine Delrue le met en garde : « les enfants de la rue de la Cité enlèveraient à la belle avenue des Lilas son calme et son charme ! » On fait appel aux architectes Emile Vandenbergh et Léonce Hainez et l’ensemble est très pittoresque. Les lilas sont nombreux. Les maisons s’ornent de noms de fleurs ; on en fait l’inauguration au temps des lilas… Les maisons reprennent les éléments les plus simples des villas bourgeoises : légères fermes débordantes, bois tournés et balcons en bois. Ici plus qu’ailleurs, les variations affectent le volume et le décor né de la maîtrise parfaite des matériaux de construction. La brique vernissée, les cabochons de grès grand feu et les frises de grès cérame soulignent les avancées et les retraits de façade, jeu volumétrique qui rythme la respiration de la rue. Dans l’histoire de la rue, il faudra se souvenir des bombardements du dimanche 6 décembre 1942 et des deux bombes qui tombèrent au coin de la rue Saint-Gabriel mais ce jour là, ce fut le faubourg de Fives qui fut encore plus durement touché ! Nous avons interrogé ces maisons de campagne et ces rues de Saint-Maurice comme des témoins précieux, dignes du beau faubourg chanté par Desrousseaux, dignes aussi d’un grand quartier qui traverse le temps. Elles existent toujours bien derrière les tours d’Euralille qui ont franchi le périphérique et montent la rue du faubourg de Roubaix...

* serlienne : Groupement formé d’une baie principale, généralement couverte d’un arc ou plein-cintre, encadré de chaque côté par deux baies secondaires, superposées. ...