Les dossiers de Octobre 2003

>A SAINT MICHEL"
Du second Empire à l'Art Déco.

Les lillois, dans les années soixante découvrent avec enthousiasme les charmes du Lille ancien mais restent bien silencieux devant les transformations du quartier Saint-Michel, l’ancien quartier latin que ses forces vives abandonnent. Il faut attendre 1974 pour apprécier aux Archives du Nord l’exposition “Une ville nouvelle : Lille agrandie” dont l’importance est confirmée en 1979 par la parution du “ siècle de L’Eclectisme”. Aujourd’hui les habitants du quartier Saint-Michel évoquent avec nostalgie les rues d’autrefois... Il est grand temps de nous imposer, au delà des monuments célèbres, une promenade de curiosité. Sous le regard impérieux de Faidherbe, l’ancienne place Napoléon III nous offre deux pistes essentielles pour partir à l’assaut du Lille agrandi : la rue Nicolas-Leblanc et la rue Inkermann.

Par Brigitte Renier-Labbée, guide-conférencière des Monuments Historiques, administrateur de la R. L. A.

La rue Nicolas-Leblanc :

Le plan de 1867 la prolonge jusqu’au boulevard Vallon (actuel boulevard Victor Hugo). Elle était destinée à devenir un lieu de grande attraction entre l’ancienne et la nouvelle ville ; elle possédait à l’angle de la place de la République une fontaine (de Biébuyck et Marteau) dédiée au même préfet Paul Vallon, fontaine qui disparaîtra en 1963 en suscitant de grands regrets. Le 34 était la maison de Géry Legrand écrivain, publiciste et maire de Lille de 1881 à 1896. Son temps est celui des grands chantiers. Ses nombreux adversaires ne cessent de se moquer des décisions du “grand Géry”, comme nous le prouve cette vision de l’éclairage urbain ! Au 36, en voisin, Monsieur le Maire inaugurera l’Ecole Supérieure de Commerce

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En 1901, sur l’emplacement de sa maison, l’architecte Achille Liagre et l’entrepreneur Rouzé créent le siège lillois de la Caisse d’épargne, aujourd’hui Créatis. Mais la rue Nicolas-Leblanc était avant tout attractive avec son fameux Hippodrome lillois, conçu en 1875 d’après les plans et dessins de l’architecte Lestienne,



au centre d’un vaste terrain que l’on a peine à imaginer aujourd’hui derrière les 39 et 41, avec une entrée rue de Valmy. Disposé pour abriter un cirque permanent, la salle de 5.000 places verra aussi les rentrées universitaires et les joutes oratoires comme cette réunion du lundi 28 novembre 1892 sur le thème “le socialisme et la charité chrétienne”. Ne résistons pas au chroniqueur : “La salle archi-comble est houleuse au dernier point. Dans un public très bigarré l’on découvre une centaine de prêtres séculiers et dominicains, deux mille socialistes, un grand nombre de curieux et d’étudiants et une soixantaine de femmes, dont une là-haut dans les frises, au paradis, portant un poupon dont les clameurs se perdent dans le tohu-bohu général !”. Dans toutes les mains d’énormes cannes, comme si l’on s’attendait à quelque bagarre finale. Sur l’estrade, deux orateurs : l’abbé Naudet, démocrate chrétien venu de Bordeaux et Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, député dans la circonscription de Moulins, Wazemmes, Esquermes, assis à côté de Jules Guesde. Les deux adversaires se serrent courtoisement la main aux applaudissements de toute l’assistance. Cette toute première conférence contradictoire se terminera aux cris de “Vive Naudet” sur l’air des Lampions pour les catholiques et de “l’Internationale” pour les socialistes!... Et l’Hippodrome lillois disparaîtra en 1932 au profit de six immeubles modernes. Comparons la façade du 57, maison de l’architecte Deperne en 1874 puis du docteur Doumer, professeur à la faculté de médecine, à la façade du 49, plus tardive où le bow-window néo-rococo devient un élément typique du vocabulaire lillois. Cette maison qui appartient au Conseil Général, était l’ancien Tribunal Administratif.

La rue Inkermann entre République et Sébastopol, paraît aujourd’hui formidablement centrale dans la ville ; elle conjugue l’immeuble de rapport sous toutes ses formes mais elle nous réserve quelques surprises. L’Hôtel des Postes a été construit en deux ans, de 1871 à 1873, par l’architecte Gilquin pour être l’hôtel du



chemin de fer du Nord-Central ou le centre administratif d’une gare ! Dès 1884 il est loué aux services des Postes et Télégraphes qui en devient propriétaire en 1935. Quartier général de la Direction de la Poste, c’est aussi le plus important bureau du département. Après avoir remarqué les lourdes colonnes cannelées et l’imposante balustrade, nous découvrons les cariatides du pavillon central et tout là haut, sous la coupole, les deux femmes qui portent le blason aux armes de Lille.
En face, l’immeuble d’angle des architectes Baert et Boidin réalisé en 1899 mêle avec bonheur des matériaux industriels à une décoration Beaux-Arts.

Les cariatides portent à bout de bras un monumental balcon à balustres. Ces Flamandes, qui offrent leurs poitrines dénudées aux passants indifférents, ont longtemps veillé sur les destinées de la Grande Brasserie de l’Université. Cet immeuble cossu est aussi, à l’étage, le berceau d’un lillois célèbre : l’historien et académicien Alain Decaux, né en cet endroit, le 23 juillet 1925. Au 14-16, en visitant la Chambre des Métiers du Nord, le temps s’arrête devant le vestibule, la montée d’escalier, les salons de réception et la salle à manger où l’on découvre des vitraux signés du maître-verrier parisien Joseph Vantillard. Comme à la Banque de France, le vitrail central représente une scène de chasse. Les autres vitraux avec personnages en costumes sont consacrés aux contes de fées. Ils sont d’une grande finesse avec contours et reliefs au sulfure d’argent. Avec beaucoup de respect, l’esprit des lieux a été conservé. Qui voulut les vitraux ? Le docteur Folet qui habita le 14 en 1897 ou la famille Pollet-Vernier qui vécut au 16 à la fin du XIXème siècle ou sans doute en 1905 le fondeur René Baudon qui fournit les charpentes métalliques du Petit et du Grand Palais pour l’exposition de 1900 . Au 55, le rez-de-chaussée est un commerce mais les appartements à l’étage montrent en façade un heureux mélange entre classique et renaissance qui laisse déjà entrevoir la voie de l’éclectisme. Le restaurant Sébastopol représente l’une des plus anciennes constructions du quartier sous le nom du café “Au Linier” ; il nous parle d’une place qui devait être le marché au fil de lin, ou peut-être les halles centrales... mais qui sera finalement celle du thêatre Sébastopol. La façade peinte est une réussite avec effet de trompe l’œil. Elle marque une avançée dans la plus longue des rues lilloises, la rue Solférino qui ouve, aujourd'hui malmenée par la circulation et le gabarit des immeubles contemporains.

Place Sébastopol, il faudra nous contenter du porche armorié du Gymnase, daté 1882, mais ne plus chercher les souvenirs de la Maternité de la Sainte-Famille qui occupait en 1878 plus de 5 hectares en bordure de la place. Dans un collectif impressionnant même la chapelle est désormais habitée !



Le 18, rue des Pyramides. Cette maison néo-flamande de 1890 est de l’architecte Alfred Newnham. Bâtie sur un lot étroit elle prend valeur de modèle : la travée mineure de l’entrée correspond au couloir et à l’escalier et la travée majeure correspond aux pièces de séjour. Cette nouvelle manière d’organiser la façade s’accompagne d’un pignon coiffant la travée principale au niveau de la toiture et d’un bow-window au premier étage. En 1897, elle est la maison de l’avocat Rajat.



L'école Michelet, 18 rue Fabricy, est une construction municipale d’Alfred Mongy réalisée en 1889 grâce au legs Vermeulen-Dumoulin. (à l’entrée du cimetière de l’Est un buste et un médaillon nous rappellent ces bienfaiteurs de la ville).


Ici, l’alliance de la brique rouge et de la pierre blanche et grise forment 'une riche décoration particulièrement et réussie. En face de l’école, le 17 rue Fabricy très décoré appartient au céramiste Coilliot. En 1905 il annonçait déja dans l’annuaire que les tramways D.E.K permettaient de rejoindre son commerce, cette extraordinaire maison-affiche du 14 rue de Fleurus pour laquelle travailla Hector Guimard. Sans nul doute aujourd’hui apprécierait-il de voir défiler devant sa façade jour après jour les city-cars des touristes passionnés de l’Art Nouveau. Reconnaissons qu’avec sa façade dissymétrique creusée par les balcons, la maison Coilliot a tout fait pour se faire remarquer et que l’emploi de la lave émaillée a déjà fait couler beaucoup d’encre.




Place Philippe-Lebon lavant même que les ronds-points ne soient à la mode, n’oublions pas que la ville possédait là un magnifique giratoire autour de la statue de Pasteur. C’est en 1970 que Pasteur a été sauvagement retiré pour laisser passer les voitures. A l’angle de la rue des Pyramides, un ange est toujours là et c’est un ange gourmand puisque la maison était déjà boulangerie-pâtisserie à La Belle Epoque ; le Saint Michel y est une spécialité et le dimanche un grand jour.

La rue Brûle Maison devient plus facile à arpenter grâce aux souvenirs de Mr Paul Rouzé, entrepreneur, qui en fait une rue familiale : “Mes grands parents habitaient au n° 84 en 1896 et mes parents ont rejoint la maison voisine du 88 après ma naissance.” On peut admirer le 88, bel hôtel particulier à la décoration néo-gothique où s’entremêlent les styles renaissance et ogival.

88, rue Brûle Maison

Le 56 était la maison de son cousin, le docteur Jules Defaux, fervent démocrate chrétien, un des animateurs de la Résistance dans le Nord. Une plaque rappelle que c’est là qu’a été créé, le 14 novembre 1943, le Comité de Libération du Département du Nord, en présence de Francis Louis Closon, délégué du général de Gaulle. La façade du 96 cache aussi une longue histoire. En 1873, dans la rue Palikao, elle était la maison de l’industriel Charles Delesalle. Devenu maire de Lille en 1904, c’est lui qui résistera héroïquement face à l’occupant pendant les quatre années de guerre. Le jeudi 17 octobre 1918, c’est cette maison familiale que survole avant tout son fils, le capitaine Charles (Karl) Delesalle, avant d’atterrir sur l’Esplanade, premier officier français à entrer dans la ville pour en annoncer la Libération. Après la mort de Charles Delesalle en 1923 et celle de son épouse en 1926, la grande maison deviendra couvent des Dominicains. En 1957, ils choisiront le faubourg Saint-Maurice et l’avenue Salomon pour y bâtir un couvent plus moderne ; alors la maison dont la façade est toujours impressionnante accueillera de nombreux foyers pour la mère et l’enfant.



Entrée de la rue Gosselet
Après le vitrail, la fonte, le fer forgé, le bow-window, la polychromie, la décoration florale, il nous manquait les lucarnes. On les découvre extraordinaires derrière la statue de Jeanne d’Arc ; elles annoncent une rue Palikao plus industrieuse et commerçante, adoptée au départ par les fabricants d’huile, de bleus, de cristaux, lessives et savons puis par le négoce sous toutes ses formes : des cafés Gautier aux appareils de levage Verlinde rue Malus, le dépôt de fromages, la boulonnerie et les déménagements. Aujourd’hui, tous l’ont quittée.


Angle de la rue Jean Bart et du Bld JB Lebas
, un immeuble collectif montre une façade richement ornée dans la lignée des pignons sur rue ; nous sommes sur ce boulevard d’Italie qui deviendra le célèbre boulevard des Ecoles, là où le langage éclectique se poursuit tout au long avec des diables, des anges, des cariatides et une extraordinaire maison des atlantes. Face à eux, la ville nous promet de grands travaux pour créer un parc magnifique, elle souhaite ainsi repousser la voiture loin de la ville ; mais est-ce là vraiment aujourd’hui le seul rêve du quartier Saint Michel ?




142 bld de la Liberté :


Faute de pouvoir admirer la façade des ex-Bains lillois, rêvons devant ce bel hôtel de l’architecte Cordonnier qui porte si fièrement le cartouche 1890. Si nous ajoutons à cette promenade à histoires la visite des lieux de culte, les trésors du les trésors du Musée d’Histoire Naturelle, l’amphithéâtre ou la bibliothèque de l’Ecole de Journalisme, nous obtenons un itinéraire très complet, très “Géry Legrand”, évocateur d’une formidable aventure vécue du Second Empire à l’art Déco par le quartier Saint-Michel, l’aventure d'un "Nouveau Lille”.