Les dossiers de Mars 2004

>LILLE 1964-2004 : L'AVENTURE D'UNE BELLE DECOUVERTE


Par Marie Thérèse Gérard, présidente d'honneur de la RLA.

Avec un regard ému, quelque part en actrice, plus ou moins heureuse ! 21 ans responsable de la Renaissance du Lille Ancien : des souvenirs bons, difficiles, et une aventure qui ne s’oublie pas. En voici quelques échos.

« Levez la tête, regardez les façades » nous disait Mme Six. Les rez-de-chaussée n’avaient pas encore retrouvé leurs gresseries et quand on se donne la peine de porter un regard attentif sur les rangs de maisons, même s’ils ont été, de ci, de là, cimentés, briquetés, arasés, et quand on a le goût des « vieilles pierres » et des « vieilles briques », on ne peut qu’être séduit, et je le fus. Alors lilloise de fraîche date, je découvrais, au fil des rencontres, tout un univers que j’aimais déjà : le souvenir d’une grande et vieille maison aux recoins mystérieux, en Auvergne, et celui de grands parents accueillants, doivent y être pour quelques chose ?

Et ce fut la découverte !

Tout un quartier de ruelles autour de la place au Oignons, le futur « îlot opérationnel » , était certes pittoresque et encore habité, mais si triste, lépreux, abandonné. Cependant, on y voyait les escaliers d’orme raides et étroits, les modestes lambris, les menuiseries délicates des fenêtres aux vitres fines, les carreaux de manganèse, bleus, blancs, les lucarnes et les hautes cheminées.

Rue des Vieux Murs, quelques maisons désertées étaient toujours debout, avec toute leur histoire, leurs mystères et leurs misères.

Les grands hôtels particuliers étaient en ruine pour la plupart : nous y avons erré, rue des Arts, St André, de la Barre ou de Thionville : les herbes folles, le silence, les chats les hantaient. A St Sauveur, la maison de Desrousseaux, haute, sombre, et ses voisines, évoquaient tout un monde avec leurs façades sculptées, encore belles, cachées sous leur crasse.

La rue de la Monnaie était disparate : le rang côté impair encore intact, mais noir. En face, un ancien hospice (Comtesse) exhibait son abandon. Qu’allait-on en faire ? un musée peut-être ?

« Tu devrais suivre les cours de guide de la RLA, et passer l’examen, sinon tu ne retiendras rien ». Jacquie Buffin venait de me donner un excellent conseil qui débouchera sur plus de 20 ans d’engagement pour le Lille-Ancien.

Mme Six incarnait alors ce dévouement absolu au service du patrimoine de sa ville, totalement impliquée, passionnée pour la bonne cause. Les critiques ne décourageaient pas la grande dame qui a tiré la sonnette d’alarme lorsque le quartier St Sauveur disparaissait sous les bulldozers (sauf une aile de l’ancien hôpital, l’hospice Gantois, quelques porches et hôtels, la cour des Brigittines).

Elle changera les mentalités : après 10 ans de procédures, le secteur sauvegardé est approuvé en 1980, année du patrimoine. Les habitants commencent à restaurer leurs maisons que l ‘on regarde enfin : la brique - rose -, la pierre blanche - les poutres apparentes sont à la mode. Guy Jourdain, architecte des bâtiments de France, a la mission de restaurer « l’îlot Comtesse »; avec Michel Marcq, Pierre Andrieux et d’autres novices qui deviennent des experts, le chantier du Lille-Ancien commence. Ce fut alors le difficile dialogue entre les fervents du patrimoine et les élus : les deux interlocuteurs eurent bien du mal à joindre le goût des vieilles pierres et les nécessités d’y loger les habitants.

"Le combat pour la Treille". A cette époque, l’îlot de la Treille et ses alentours étaient menacés d’une percée urbaine qui passerait au ras de la cathédrale, au cœur des quartiers anciens au tissu urbain fin et serré. Les discussions furent vives entre les « pour » et les « contre ». En 1985, Pierre Mauroy décide l’abandon de la percée. Mais le site de la Treille est à nouveau menacé. Des projets immobiliers surgissent dans ce site oublié, longtemps ignoré, sur lequel s’élève la cathédrale, là où fut l’île primitive entourée d’eau et dont il faut garder le souvenir, là où se trouve l’empreinte profonde de la ville.

Mais, comment en finir avec cette ancienne basilique mal aimée, à charge du diocèse depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 et devenue cathédrale en 1913.

Et c’est le cauchemar. Un premier projet d‘immeubles pour habiller la misérable façade provisoire – un deuxième comportant des constructions pratiquement jusqu’au Campanile. Quand on a besoin d’argent, il ne faut pas rêver ! Dans la grande lignée de ses prédécesseurs, Dominique Roquette, entouré de chefs d’entreprise engagés, va réunir le financement nécessaire au grand chantier mené par Pierre Louis Carlier. Et la cathédrale a retrouvé vie et prières – mais la page n’est pas tout à fait tournée… Où en sommes-nous aujourd’hui ? Un troisième projet immobilier, légèrement réduit, est en attente, en sursis d’une dizaine d’années. Ainsi s’écrit, péniblement, l’urbanisme tourmenté en ces lieux chargés d’histoire. A présent, la façade de la cathédrale, lugubre jadis, s’élève, lumineuse au coucher du soleil et la nuit venue.

Le combat se poursuit pour les habitants, pour les touristes actuellement. Déboires, succès, regrets, procès, permis remis en cause, sauvegarde in extremis, démolitions, moments douloureux.

Echecs, face à l’administration aux outils imparables, enquêtes publiques, arrêtés de péril, règlement du plan de sauvegarde malmené – patrimoine modeste, authentique et meurtri, proies faciles cachées dans le Vieux-Lille mais qui en étaient l’âme secrète et vivante, les vieilles maisons tombent, au quai du Wault, rue des Bonnes Rappes, de la Baignerie, Coquerez, Cours à Fiens, Carnin etc …

Moments forts, il y a eu la Treille, déjà nommée. Il y a eu le TGV surgissant à 200 à l’heure, au ras de la ville. Oui, nous avons rêvé, comme bien d‘autres, de retracer la promenade que faisait le préfet à cheval au XIXème siècle, à l’arrière des remparts (vaste programme en cours).

Nous avons rêvé de Lille au fil de l’eau, l’eau vive et claire s’écoulant entre les quais de grès, enfouis mais toujours en place, avenue du Peuple Belge. Nous avons invité, Monsieur le Maire à descendre en un endroit superbe, le canal du moulin St Pierre, sous l’îlot Comtesse.

Il y eu des moments heureux : la restauration de la Vieille Bourse, d’une partie de l’Hospice Général, de nombreuses maisons et hôtels particuliers, la découverte, par J. D. Clabaut, de la maison du chapitre, place du Concert, et d’une vingtaine de caves médiévales.

Moments animés lors des visites guidées, dans des demeures privées, en péril ou restaurées, dans des sites menacés (passages du TGV) ainsi, des milliers de visiteurs, adhérents ou non, ont appris à connaître Lille et son patrimoine, au fil de ces 40 années.

Moments de gloire, avec l’encouragement de la municipalité reconnaissant la mission et le travail d’une association pourtant gênante :

- en 1983, les Arts et Lettres, décoration remise par le bâtonnier Jean Levy.
- le trentième anniversaire de la RLA.
Avec l’aide d’Etienne Poncelet, architecte en chef des M.H., projet de protection à l'UNESCO du "Pré-carré", ensemble de fortifications par delà la frontière belge.
- en 2000, la légion d’Honneur, remise par Pierre Mauroy

A chacune de ces manifestations festives, la grande salle de Comtesse emplis d’amis et d’élus : encourageant !

Moments toniques, avec les amis très compétents : Jean Yves Mereau, à la plume incisive, à l’imagination merveilleuse, Philippe. Hardy, fin connaisseur et pédagogue, Pierre Andrieux auquel on ne rendra jamais assez hommage. Il avait la connaissance absolue de notre bâti lillois, il le lisait à livre ouvert sous les plâtras et camouflages : un oeil infaillible – une adresse manuelle hors du commun, une patience infinie, un respect total de l’œuvre du bâtisseur lillois. Il a retrouvé la couleur des grès, des pierres, des briques, des menuiseries. Les maisons qu’il a restaurées font référence. Notre Maître – caché derrière son air bougon et ses éternelles salopettes, il a toujours sa place dans nos vieilles rues, rue des Trois Molettes.

Projet de restauration pour la maison
rue d'Ostende par Henry Wibaux

Long chemin parcouru avec Pascale Toulemonde et Edith Dujardin : sans elles, je me serais trouvée bien seule, merci à elles deux à toute l’équipe, à Didier Joseph-François, le président, qui mène la barre au-delà de 2004. Souvenirs, Avenir 40 ans chez nous, à Lille.