Les dossiers de Mars 2004

>JE ME SOUVIENS QUE J'AI DETESTE LILLE


Par M. Jean-François KAHN. Journaliste, directeur de l'hebdomadaire "Marianne".

Quand j'ai commencé le métier de journalistes, fin 1959, début 1960, j'avais vingt-deux ans. Comme j'étais le plus jeune à un Paris-presse, c'est moi que l'on envoyait dans le Nord Pas-de-Calais, et en particulier à Lille. L'idée préconçue que j'avais de Lille était marquée par la description de Victor Hugo : "caves de Lille, on meurt sous vos voûtes de pierre". A l'époque, cela n'était pas en contradiction avec l'état de la ville à la fin des années cinquante.

Je me souviens que j'ai détesté Lille ; c'était une ville moche, noire, sans intérêt. Je ne savais pas où était le centre, je ne savais pas où étaient les vieux quartiers. Pour moi, c'était vraiment une ville qui n'avait aucun intérêt, aucune personnalité, je ne ressentais aucune vibration, aucune communion. Tout à coup, j'ai découvert une ville qui m'avait échappé, j'ai assisté à la résurrection de cette ville qui s'était complètement dissimulé à moi, que je n'avais pas vu tout en la parcourant. Les travaux et les restaurations réalisés l'ont rendue éblouissante. Il s'est trouvé une ville qui avait du caractère, du charme, une histoire, une architecture spécifique. Voilà, c'est tout simplement cela ma part d'histoire avec la ville de Lille. J'ai la même histoire avec la découverte du vieux Lyon.

Lille est l'exemple où l'on voit qu'une politique volontariste de mise en valeur des vieux quartiers peut avoir un effet démultiplicateur vraiment extraordinaire. C'est une ville très vivante, devenue jeune, avec une vie très moderne dans les rues, dans les bistrots, qui ne correspond pas au stéréotype que l'on se fait des villes du nord. Il y a des estaminets traditionnels qui ont conservé leur atmosphère et des cafés plus modernes qui en étant bô-bô branché ont conservé un caractère lillois, qui ne ressemble pas à un café branché de Paris.

C'est une ville moderne qui a su conserver son rapport à l'histoire, à l'ancien temps, aux traditions. C'est cela qui est intéressant. Je pense par exemple que cela aurait été une folie de transformer le marché de Wazemmes, où se trouvent autour tant de cafés, de musique et de chanteurs, et je suis personnellement très attaché à la chanson populaire, et aux rares endroits où l’on chante naturellement dans les cafés. L'idée de transformer les halles de Wazemmes en un complexe cinématographique aurait été une erreur totale, un contresens. Heureusement, ce type de contresens n'a pas été commis. Contrairement à d'autres, Lille n'est pas une ville musée ; il y a un mariage heureux entre l'histoire et les projets et chaque fois que j'y retourne, c'est encore mieux. Le Musée des Beaux-arts y est sublime.

Mais aujourd'hui Lille toute seule n'existe pas. C'est tout d'abord une énorme métropole, avec Roubaix, Tourcoing et toutes les banlieues. Mais les banlieues de Lille sont plus intégrée à la ville que ne le sont les banlieues de Paris. Il y a un petit Lille et un grand Lille.

Lille aujourd'hui, c'est comme Paris à la fin du XIXème siècle avec ses onze arrondissements avant d'avoir intégré les neuf autres, c'est-à-dire les villages limitrophes de Vaugirard, Auteuil, Passy, Belleville, etc. La banlieue de Lille, c'est Lille. Le problème se posera un jour de définir un grand Lille. Lille est au cœur d'une région qui à la fois coule et s'envole. C'est une région où les mines et les usines ont fermé, avec leur cortège de chômage et de problèmes sociaux et c'est l'une des régions qui a le plus amorcé sa reconversion, son basculement dont des entreprises de services, de technologie. Les deux situations s’y trouvent en même temps, le reflet de quelque chose de dur, de douloureux et quelque chose qui annonce une espérance et un espoir. Les exemples sont rares où l'on trouve ces deux états de manière concomitante. Cela provoque bien évidemment des ressentiments formidables, qui se conjuguent à l'opposition traditionnelle des habitants d'une région avec la ville économiquement la plus puissante.

La deuxième chose fondamentale qui peut faire éclater Lille, dans le bon sens du terme, c'est de la considérer à une heure de temps de transport depuis Paris ou Bruxelles. Il est aussi rapide d'aller à Lille qu'à la Défense. C'est naturellement quelque chose qui peut dessiner demain un destin formidable.

Vue aérienne de la Treille en 1938 - Photo Poteau.
On peut y remarquer les maisons devant la Treille, les bâtiments à ouvrage d'activité à l'intention de l'ilôt Comtesse et les aménagements paysagés de l'avenue du Peuple Belge devant la halle St Martin.