Les dossiers de Mars 2004

>L'EAU NOIRE DE LA DEÛLE ET LES YEUX BLEUS DE MAMIE


Par Bruno Vouters , rédacteur en chef adjoint à la Voix du Nord - A publié divers travaux sur l'histoire de la peinture sur Van Gogh et Matisse.

Un bleu d'éclaircie. N'est-ce pas à ce moment là que la ville est la plus belle, après la pluie, quand le ciel se déchire et que les rayons du soleil illuminent les rues et les façades encore mouillées ? Bleu comme les yeux de ma grand mère Geneviève Augier.

Cette mamie avait un cœur d'or et des mollets d'acier.

Quand elle se mettait à caracoler dans Lille, il fallait la suivre ! C'est elle qui nous a fait découvrir une cité dont elle adorait tellement l'effervescence populaire qu'elle assistait même aux combats de catch ! Le zoo, la citadelle, le jardin Vauban, l'esplanade, les magasins de Wazemmes. Même fort âgée, elle avait soif de rencontres et de découvertes.

Alors, elle venait à la maison : « je vous emmène ! »

Les promenades se transformaient souvent en expéditions. Quand ce n'était pas la foire de Lille, c'était la braderie. Et si les manèges avaient quitté la ville, il y avait bien un spectacle de marionnettes ou un salon du confort ménager ! On revenait fourbus de ces escapades. Comme notre grand-mère tenait à assumer toute la journée écoulée, elle nous lisait des contes d'Andersen après la soupe du soir.

Elle avait une voix du temps passé : ferme, appliquée, respectueuse du moindre mot. On s'endormait bien avant la fin. Cette mamie si citadine, il y a des choses qu'on n'a jamais osé lui dire.

Les abords de la gare sentaient mauvais, les urinoirs publics nous dégoûtaient, la rue Nationale semblait interminable, les tramways s'approchaient tellement des trottoirs qu'ils nous faisaient peur, les manèges allaient un peu trop vite pour nos petits boyaux... Quant à la piscine de la rue de Toul, ce qu'on voyait remonter à la surface nous poussait à bien fermer la bouche.

Le Lille de notre enfance était une ville rébarbative, faite pour des grands aux allures renfrognées.

Où se sentir bien quand on était bambin ? La cité du P'tit Quinquin n'était pas faite pour jouer. Dans des rues sombres, des silhouettes lugubres et des visages froissés. Heureusement, il y avait cette mamie vigilante et attentionnée. Et les ailes magnifiques des papillons du musée d'Histoire Naturelle.

J'allais oublier la Deûle ! Un jour, un canot se détache d'une péniche. Le marinier n'hésite pas une seconde : il plonge tout habillé. Comme sa tête a mis du temps à émerger du trou noir !

Un autre jour, en plein été, une quantité incroyable de flocons blancs à la surface et dans les airs. Comme s'il neigeait !

Cette Deûle dégueulasse, on la franchissait avec des hauts le cœur, en pensant qu'elle redevenait propre après son passage en ville.

D'où mamie tenait-elle sa formidable vitalité ? Septième enfant d'un professeur de la faculté libre de médecine de Lille, Geneviève Augier eut une vie bien difficile. Son mari médecin Léon Vouters étant mort des suites de la guerre 14/18 (le gaz sur le front, où il soignait les blessés), elle se retrouva seule pour élever Suzanne, Thérèse, Pierre, Jacques, Claude et Léon.

Pendant un moment, c'est en Provence, auprès de sa famille d'origine, qu'elle chercha refuge.

Mais Lille était son aimant. Rien ne valait la Flandre pour le bonheur matrimonial de ses filles et l'avenir professionnel de ses garçons. Retour de toute la famille vers la rue des frères Vaillant en 1930, assis en troisième classe... D'autres épreuves l'y attendent, mais jamais elle ne se plaindra de son sort. Jamais. Je crois qu'à Lille et dans le Nord, il y a pas mal de grands-mères comme ça, que l'histoire a grandies !

Une fois soignée en maison de retraite, mamie ne pouvait plus sortir en ville. Mais à celles et ceux qui venaient la voir elle demandait sans cesse des nouvelles... Il fallait parler très fort, car elle devenait sourde, hélas.. -PIERRE MAUROY... NORBERT SEGARD.. .LE VIEUX-LILLE... LE DIPLODOCUS.. .LE METRO.,-LE LOSC...LEFURETDUNORD...LE SAPERLAU... JEAN CLAUDE CASADESUS... On lui disait bien haut ce qui se passait. Tout l'intéressait, c'était la vie. Pour moi, c'est un peu de l'âme de Lille qui est partie avec elle, et je suis sûr de ne pas être seul à avoir éprouvé un tel sentiment.

Ce ne sont pas les rues, les places, les façades ou les immeubles qui font les villes. Ce sont les gens qui vous y entraînent.

Voilà. Mais ces deux yeux là n'étaient pas faits pour pleurer. Alors, imaginons le retour sur terre de cette mamie née en 1891 et disparue en 1985. La grande roue, les lumières, les couleurs des façades, la hauteur des immeubles, la multiplication des magasins, les arches de Mézières, la jeunesse de la foule... Elle n'en croirait pas ses grands yeux bleus... «Allez, je vous emmène ! »