Les dossiers de octobre 2004
|
>La naissance de la cité des cheminots de lille-la délivrance |
|
Décembre
1920 : les habitants de la paisible commune de Lomme, petite ville de
la banlieue lilloise, voient plus de cent soixante-dix hectares de champs
humides se transformer en un immense chantier ; en l’espace de quelques
mois, surgit de nulle part un important et moderne complexe ferroviaire
baptisé Lille-La Délivrance, comprenant une gare de triage ainsi qu’une
cité-jardin destinée à loger le personnel nécessaire à l’exploitation
du site. Achevée en août 1921, cette dernière forme une entité géographique
de la dimension d’une petite ville : près de soixante-dix hectares, plus
de huit cent trente logements, trois mille trois cents habitants. Créée
ex nihilo, elle doit son existence à la seule volonté d’une société, la
puissante Compagnie des chemins de fer du Nord.
La réalisation de cette grande entreprise est confiée à un homme, l’ingénieur Raoul Dautry. Pétri des idées et valeurs de mouvements contemporains, qu’il s’agisse d’hygiénisme ou de catholicisme social, ce polytechnicien entend établir un nouveau modèle de cité au sein de laquelle « l’agglomération rationalisée et harmonieuse des familles dans des cadres ensoleillés, aérés, organisés, desservis [pourra] seule augmenter le nombre, la qualité et le rendement des individus ». Lille-La Délivrance est donc conçue sur ce modèle de cité entièrement « rationalisée », qui vise à « façonner l’ouvrier idéal ». Implantée à l’écart, loin des faubourgs ouvriers lillois, elle apparaît comme un véritable îlot entièrement replié sur lui-même. Espace bien délimité, véritable « bastion » imperméable aux influences extérieures qui pourraient se révéler néfastes pour les intérêts de la Compagnie, elle forme cependant aussi un ensemble urbanistique et architectural agréable, « ne rappelant ni la caserne, ni l’usine, ni le coron ». Son plan, « qui représente assez bien une vaste étoile », se caractérise par deux artères principales, droites, qui servent de support à la création de trois places spacieuses qui apportent quant à elles une touche de « fantaisie » à ce schéma méthodique et rigoureux (les places de la Victoire, Demory et Beaulieu). Par ailleurs, de ces dernières et des quatre places périphériques qui verrouillent l’accès à la cité partent en étoile tout un lacis de rues secondaires, « dont les rayonnements ingénieux, les courbes élégantes, les entrecroisements imprévus assurent à l’ensemble une dissymétrie pittoresque ». Agglomération vaste et aérée, Lille-La Délivrance se présente parallèlement comme « une cité verdoyante » : vastes squares encadrés par des arbustes, larges avenues bordées de tilleuls, acacias et marronniers, allées et jardins longés et délimités par plus de 70 kilomètres de clôtures végétales... Les maisons d’habitation, qui ne regroupent jamais plus de quatre logements, sont isolées les unes des autres, entourées de leurs jardins individuels respectifs, donnant l’image de petits « chalets » colorés dont la « variété de lignes compose sur le fond vert des pelouses et des jardinets […] un ensemble plein d’harmonie ». Spacieuses, bénéficiant de tout le confort « moderne » (eau courante, W.C. relié au tout-à-l’égout, éclairage électrique de toutes les pièces...), leur conception et leur réalisation ont été confiées à différents entrepreneurs qui se sont adressés, sur la demande de la Compagnie, à des architectes « de haut mérite », à savoir, entre autres, Gustave Umbdenstock, Ernest Bertrand, Paul Piketty et le trio parisien Molinié-Nicod-Pouthier. Toutes s’apparentent à des versions régionalisées des pavillons types de l’habitat à bon marché. Sont conçus dans le même style que les maisons les nombreux équipements collectifs visant à prendre en charge d’une manière totale la vie des habitants : école primaire, école maternelle, école ménagère, salle de réunion (comprenant buvette, cinéma et bibliothèque), bains douches, maison du médecin, service médical, boutiques du libraire et du coiffeur, foyer des agents de train. |