Les dossiers de mars 2005

>Histoire de Grimonprez-Jooris


Par Didier Joseph-François, président de la RLA.

Dès l'achèvement de la construction de la Citadelle du Lille et de ses dehors fortifiés, en 1670, des servitudes militaires furent installées. Elles imposent à un territoire déterminé depuis les "capitales de la fortification", c'est-à-dire la projection sur des lignes médianes issues de chaque bastion de la place forte, une servitude non ædificandi, de contrôle des plantations et des mouvements de terre. Le 10 août 1853, un décret impérial précisera leur étendue : une première zone non ædificandi de 250 m, puis une deuxième zone à 487 m où constructions en bois et en terre peuvent être autorisées mais où restent interdites les plantations d'arbres et arbustes, enfin une troisième zone de constructions contrôlées, à 975 m, afin de "concilier les intérêts de la défense avec ceux de l'industrie, de l'agriculture et du commerce".

Cette loi militaire fut d'une importance capitale pour l'évolution de la forme urbaine lilloise au XIXème siècle, et le principal moteur de ses transformations au XXème siècle. Cette interdiction de constructibilité, de constructibilité limitée puis de constructibilité contrôlée, permis de maintenir, jusqu'à la loi du 19 octobre 1919, loi de démantèlement de la fortification de la place de Lille, un espace tampon entre villes et banlieues que les urbanistes du XXème siècle, d'Emile Dubuisson à Théo Leveau, essayèrent de maintenir dans une perspective de ceinture verte. Ce pourtour de ville de dix kilomètres de long avec des largeurs variant entre 300 et 900 mètres, et même 1 300 mètres au niveau de la Citadelle, fut soumis à tous les appétits de réalisation d'infrastructures et d'équipements du siècle dernier. Infrastructures routières et ferroviaires, port fluvial, foire commerciale, héliports, gare routière, programme de construction de logements sociaux, de cité scolaire, enfin d'immeubles de bureaux tel l'hôtel de communauté urbaine vinrent progressivement détourner ce territoire de sa vocation de parcs et jardins. Comme le rappelait Théo Leveau, urbaniste en chef de la région nord en 1956, "le moins que l'on puisse dire au sujet des parcs, promenades et jardins, c'est que la ville et même toute l'agglomération de Lille ne sont pas très favorisées dans ce domaine... La présence de cette couronne qui tranche brutalement sur le reste de la ville surprend le voyageur. L'espace libre qu'elle représente est inattendu, mais ne constitue pas, en l'état actuel des choses, un élément d'agrément, bien au contraire".

L'histoire des stades de Lille, depuis Henri Jooris à Grimonprez-Jooris, s'inscrit dans cette saga du dépeçage d'un territoire militaire.

Le stade Henri Jooris s'était progressivement constitué avec la création de l'Olympique Lillois, club de football professionnel depuis 1932 qui deviendra le LOSC par la fusion avec l'équipe historiquement rivale du Sporting Club Fivois. Son terrain était installé à la tête de l'île des Bois Blancs, face à la Citadelle, à la confluence du tracé de la vieille Deûle et du chenal du port fluvial. Dans les années 50, le LOSC fut couronné deux fois du titre de champion de France. On se pose déjà la question d'un transfert. "Tel qu'il se présente aujourd'hui, ce stade n'est pas environné d'un cadre plaisant dans ses abords immédiats. L'avantage de la proximité du parc de la Citadelle est neutralisé par le désordre des constructions hétéroclites qui restreint les emprises du stade de trois côtés, de telle sorte qu'il manque déjà de dégagement pour les 22 000 spectateurs qu'il peut contenir. Un projet de création de stade olympique, commun aux trois villes de Lille, Roubaix et Tourcoing, sur la commune de Marcq-en-Barœul, à proximité du Croisé Laroche, avait été envisagé. Mais les communes, jalouses de leurs prérogatives et soucieuses de leurs intérêts respectifs, n'ont pas réalisé l'accord nécessaire".

Au nord de la Citadelle, un stade municipal spécialisé pour l'athlétisme est installé en 1956 avec le concours technique et financier de l'Etat. Il est appelé Félix Grimonprez, en hommage au capitaine de l'équipe de France de hockey tué à la guerre, farouche défenseur du sport amateur et pourfendeur du sport professionnel. Des gradins pour 1 200 spectateurs assis, des terrains d'entraînement pour le football, le rugby, le handball, le hockey, le tennis, etc... font de ce lieu, généreusement embelli par des plantations de cerisiers du Japon, un site apprécié des sportifs de haut niveau, des sportifs amateurs et du public sportif. Dans ce stade homologué pour les compétitions internationales, le record de France de saut en longueur fut battu en 1961 ; en 1963, Michel Jazy vint y battre le record de France du miles, soit 1609,33m ou quatre tours de piste.

Pour compléter le programme lillois de reconstruction des équipements sportifs, le Lille Université Club s'installera, en 1965-70, dans de très beaux équipements dessinés par l'architecte Pierre-Etienne Lambert, élève d'Auguste Perret, prémices d'une cité sportive aux abords d'une cité scolaire (Gaston Berger), sur l'ancien champ des manœuvres militaires de Lille-Sud.

Telle est la physionomie des équipements sportifs lillois au début des années 70. Tout va être bousculé lorsque Pierre Mauroy, maire de Lille, et Arthur Notebart, président de la communauté urbaine, vont se livrer à un combat d'éléphants comme ils les affectionnent, avec la réalisation programmée d'un grand stade pour la Métropole à Villeneuve-d'Ascq, réalisation prévue par le schéma directeur de 1965. Pierre Mauroy, privé du stade Henri Jooris par des nécessités de circulation liées à un nouveau pont sur le canal à grand gabarit, afin de faire obstacle au départ du LOSC vers le Stadium nouvellement construit, force le destin en contraignant ses services à la réalisation d'un stade de football de 22 000 places se substituant au stade d'athlétisme Felix Grimonprez.

Du jour au lendemain, et malgré les travaux fraîchement réalisés et non inaugurés d'un tremplin de saut en hauteur, tous les clubs et les équipes utilisant le stade (et les abords de la Citadelle comme terrain d'échauffement), soit un millier de pratiquants, furent invités à aller s'entraîner ailleurs, pour laisser place à vingt-deux joueurs de football et leurs supporters.

La précipitation de l'action fit oublier un détail : la conformité du projet avec les prescriptions avancées par l’Architecte des Bâtiments de France agissant au nom du Ministère de la Culture pour cette réalisation d'envergure dans le site classé de la Citadelle de Vauban.

 

Le stade Henri Jooris vers 1955 - en haut à droite le port fluvial, en bas à droite l'ancienne route menant à l'avenue de l'Hippodrome.