Les dossiers de mars 2005
|
>La Citadelle : un double joyau. |
| Par Jean-Yves Méreau, journaliste, administrateur de la RLA. |
|
Portrait
de Vauban par Rigaud, |
|
Pour gagner ce lieu mystérieux, nous avons pourtant franchi sans y prêter l’œil, l’autre joyau de la Citadelle, ses « dehors », l’ensemble des remparts scientifiquement conçus par Vauban, sans doute la partie la plus intéressante de l’ensemble fortifié. Hélas ! Banalisés en jardin public, ces « dehors » ont perdu beaucoup de leur lisibilité et de leur attrait au point que pour beaucoup ils ne sont plus chef- d’œuvre de l’art militaire mais banale promenade publique, espace vert et de détente. On y voit le bois dit de Boulogne, on n’y voit pas sous les arbres toute la sophistication d’un système défensif remarquablement conservé. Un dévoiement de la pensée a séparé l’intérieur et l’extérieur comme s’ils étaient deux édifices distincts alors qu’il s’agit d’un ensemble complexe et complet arrivé à nous miraculeusement dans son intégralité. La seule atteinte majeure aux fortifications avancées est le stade. Pour l’instant, elle est encore réversible. Pour mieux le comprendre, visitons ces dehors de la Citadelle. En rupture avec la fortification médiévale caractérisée par l’élévation de ses murs, la fortification bastionnée se fond dans le paysage. Elle est quasiment enterrée n’offrant qu’une légère proéminence d’où l’artillerie prenait l’assiégeant sous un feu rasant. La Citadelle de Lille en est le parfait exemple. Vue en coupe, c’est un léger dôme aplati dans la zone basse de la ville, comme une tortue, dont elle a d’ailleurs la forme, dissimulée dans un marigot. Par un effet de mimétisme, elle fusionne avec la plaine. Quand on se promène dans les remparts, on perçoit très bien cette disposition. La meilleure façon d’en prendre conscience est de venir de Lille par le zoo ou de Lambersart par la passerelle Soubise, puis de gagner l’allée du Train de Loos en direction de la porte Dauphine. De chaque endroit de la promenade, on n'aperçoit que le faîte du rempart suivant ; une observation attentive permet de découvrir le sommet des bastions du mur d’enceinte d’où l’assaillant était toujours sous le feu. La Citadelle apparaît bien comme un gigantesque escalier aux marches très aplaties, chaque gradin prenant sous son feu tout ce qui est inférieur, jusqu’aux glacis. Ces derniers ont une importance capitale puisqu’ils formaient en périphérie, un no man’s land, une vaste zone plate entièrement découverte où il était impossible de s’aventurer sans être vu, ce qui contrariait singulièrement toute approche et tout siège. On comprend bien que, dans ce système où tout est invisibilité, enfouissement, dissimulation, un objet élevé est incongru. Hors d’échelle, le stade avec ses trente mètres de haut est en contradiction totale avec l’esprit des lieux. La Citadelle est aussi un vaste jeu de cercles concentriques. Partant du centre, les premiers déterminent l’emplacement des bâtiments repoussés en périphérie de la place d’armes. Les suivants positionnent les courtines, les pointes des bastions et les différentes enceintes : demi-lunes et contre gardes, premier chemin couvert, lunettes et second chemin couvert. La photographie aérienne est impitoyable pour le stade dont on voit bien qu’il fait sauter la mine du compas posé pour tracer les deux derniers cercles périphériques. Un ensemble complet
La Citadelle comportait cinq lignes de défense. Tout à fait à l’extérieur, elle était ceinturée par un premier chemin couvert, allée encaissée serpentant entre saillants et rentrants, d’où un homme debout pouvait se mettre en embuscade et observer la vaste étendue découverte du glacis dépourvu de plantations et de constructions. Le chemin couvert était ponctué de places d’armes où pouvaient se réunir les soldats. Derrière ce chemin couvert était un premier fossé dans lequel était implantée l’enceinte suivante, la série des lunettes, petites éminences de terre en forme de croissants entourées d’eau. Puis venait le second chemin couvert et un nouveau fossé, plus large et plus profond que le premier, ponctué des cinq demi-lunes. Formant une ligne de défense avancée, ce sont d’importants ouvrages triangulaires, accents circonflexes de 120 mètres d’envergure, dont la façade est maçonnée de grès et de brique. Elles étaient entièrement entourées d’eau et comportaient un réduit, lui-même protégé par un fossé, sec celui-là. Derrière la ligne des demi-lunes, se développait le grand fossé, toujours en eau jusqu’au XIXème siècle, qui longeait la première enceinte, le mur-enveloppe de la place forte. Ce mur haut de neuf mètres est ponctué de cinq bastions séparant autant de courtines. Ces courtines sont protégées par des buttes de terre allongées, les tenailles malheureusement aujourd’hui enfouies sous la végétation. Ce mur d’enceinte est percé de cinq ouvertures, les deux portes Royale et Dauphine et trois petites portes, les poternes, Sainte-Barbe, Saint-Sébastien et Saint-Georges. Alors que les deux portes sont reliées par des ponts en bois aux demi-lunes, les poternes débouchent dans les courtines au niveau du fossé et sont protégées par les tenailles. Du chemin couvert externe jusqu’à l’enceinte, la profondeur des fossés s’accroît et les murs s’élèvent. La Citadelle s’enfouit en même temps qu’elle prend une légère élévation.
Ci-dessus : Le bastion nord de la porte Dauphine a été débarrassé de ses arbres. A l’origine, les fortifications étaient couronnées d’une palissade et plantées d’ormes et de charmilles. Sur notre cliché, on aperçoit, au fond, à gauche la tenaille en terre. Le dispositif défensif faisait le tour complet de la Citadelle. Il est presque intégralement conservé. Dans la partie comprise entre le pont de la Citadelle et l’écluse du Grand-Carré, en faisant le tour par le zoo puis le canal à grand gabarit, on peut découvrir toute une série de buttes en terre utilisées par les amateurs de vélo-cross. Il s’agit de l’ensemble des chemins couverts et des lunettes. Il est rare que des fortifications en terre soient aussi bien conservées. Plusieurs fossés sont encore en eau. Le chemin couvert intérieur, le plus proche de la Citadelle, a été remanié en 1730 pour construire des contre-gardes, ouvrages maçonnés intercalés entre les demi-lunes, puis transformé en allée charretière sur une partie de son trajet. Cela ajouté à une végétation très abondante complique la lecture. L’absence de plans et d’indications pédagogiques ajoutent à la confusion. Côté ville et côté campagne Construite à l’écart de la ville dans une zone basse, la Citadelle était autant fortifiée vers la ville que vers la campagne. Le système défensif en faisait le tour complet car Louis XIV et Vauban avaient tout lieu de se méfier d’une ville fraîchement annexée. La Citadelle devait pouvoir se défendre aussi bien d’un ennemi venant par la campagne que d’une rébellion de la ville ou encore d’un ennemi ayant assiégé et pris la ville et menant ensuite le siège de la Citadelle. Ce qui s’est passé en 1708 où elle a résisté quarante jours après la chute de la ville sans tomber. Si les fortifications vers la campagne sont encore très bien conservées, celles vers la ville ont plus souffert. Le dispositif principal des demi-lunes et contre-gardes est encore bien en place et visible mais les dehors proprement dits sont encombrés par diverses constructions. Du côté du Champ de Mars et de son parking, la Citadelle est masquée. Le mur nord qui assurait la communication avec la ville est dissimulé par le stand de tir de l’armée et par le stade. Or cet espace a vocation à être entièrement dégagé pour que la garnison puisse prendre sous son feu quiconque tenterait une approche par ce côté. C’est bien pour cela que Vauban avait voulu une vaste esplanade dégagée formant glacis. Accolé à une demi-lune et au mur nord, le stade est dans un site primitivement libre. Il fallait en effet que rien n’arrête les tirs provenant de la demi-lune et prenant en enfilade l’espace découvert devant le mur nord en direction de l’ouvrage à cornes de la caserne Saint-Ruth. Les plans anciens montrent la présence à l’emplacement du stade d’une lunette et d’une grande contre-garde, mais nous manquons de documents sur les éléments de fortifications détruits en 1975 quand l’on a construit le stade. Car le site à cette époque n’était pas vierge entre le fort du Grand-Carré et le mur nord.
Ci-dessus : Les ouvrages avancés en terre sont remarquablement conservés dans la partie du bois entre le pont de la Citadelle et le Grand-Carré. On les découvre dans le jardin zoologique (l’île aux singes) et en longeant le canal à grand gabarit. Le chemin couvert extérieur est longé par un parcours de santé. Les lunettes (cliché ci-dessus) sont bien visibles. Le stade est implanté dans une zone stratégique puisqu’il se situe à l’emplacement du contrôle des eaux. Qu’y avait-il là ? Nous ne le savons pas mais il y avait probablement un système de batardeaux et de vannes voire une écluse permettant de réguler le débit de l’eau et de maintenir son niveau dans les fossés. Nous sommes en effet ici en aval, au point le plus bas du système hydraulique de la Citadelle. Ce réseau de fossés prenait l’eau en amont par l’actuelle rue de la Digue et par le quai du Wault. Il faut se souvenir que le grand fossé de la Citadelle transformé, aujourd’hui en promenade à pied sec, était perpétuellement en eau, les demi-lunes étant autant d’îlots accessibles uniquement par des esquifs ou par des ponts provisoires.
A l’aval l’eau était dirigée par un fossé longeant le mur nord sous le stade vers la porte d’eau de la ville où sortait la Basse-Deûle, actuellement avenue du Peuple-Belge, non sans avoir baigné les fossés de l’ouvrage à corne de la caserne Saint-Ruth (toujours existant et toujours en eau) et la Porte d’Ypres (place Saint-André). Le canal de l’Esplanade préconisé par Vauban ne sera creusé qu’en 1750. Pour autant cet espace entre la Citadelle et la ville était un point faible défendu par plusieurs ouvrages visibles sur les cartes anciennes mais sur lesquels nous manquons de documentation et qui méritent un véritable travail de recherche. L’archéologie serait là d’un grand secours. Le petit fort du Grand-Carré est postérieur au dispositif de Vauban. On voit bien que le stade comme tout ouvrage, immeuble ou édifice volumineux et solide n’a rien à faire là. La logique de restauration de la Citadelle demande que l’on débarrasse entièrement l’espace du pont de la Citadelle à la redoute du Grand-Carré pour lui rendre toute sa visibilité et sa force historique. On peut être adepte du patrimoine vivant sans ajouter des moustaches à la Joconde ou enlever des croches à Mozart. Car à propos de la Citadelle, il faut bien parler de restauration et non pas d’embellissement ou de mise en valeur. Ici chaque détail compte et l’on ne saurait s’accommoder d’aménagements contemporains surtout aussi irréversible que pourra l’être le stade, énorme bâtiment profondément fondé et si onéreux que nul n’envisagera jamais plus son déplacement. L’occasion est unique de restituer la Citadelle dans ses dispositions d’origine. Ce monument qui n’a pas son pareil dans toute l’Europe mérite bien une restauration exemplaire. Dès lors nous ne saurions nous satisfaire du chantage : « sans stade, pas de travaux à la Citadelle ». C’est bien méconnaître l’importance de la Citadelle dans l’histoire mondiale de la fortification. Quand Vauban écrit à Louvois : « Je prétends vous faire tomber d’accord avant votre départ que ce sera ici la Reine des citadelles à la prendre de toutes les manières » ou encore qu’il la considère comme « la place la plus belle et la plus achevée du Royaume », il ne parle pas de l’intérieur mais bien de l’ensemble du système défensif et de l’aboutissement des dehors. La présence du stade est donc bien une absurdité historique et patrimoniale. Elle porte directement atteinte au monument dans sa fonction et sa compréhension.
|
|
|
|
> Le stade est implanté dans le monument historique |
| Il faut tordre le cou au discours ambiant qui dit que le stade est à proximité de la Citadelle ou dans les abords de la Citadelle. Il n’en est rien et la promenade dans les remparts le montre sans équivoque : le stade est bien dans la Citadelle. Il frôle la demi-lune et le mur nord. Il a pris la place des défenses avancées situées entre le fort du Grand-Carré et le mur nord. Si l’on considère la Citadelle comme un tout indissociable, intérieur et extérieur, le stade est bien dans la Citadelle. Ceci est important aux termes de la loi de 1913 protégeant les Monuments historiques. Car la Citadelle est classée en totalité (source site internet du ministère de la Culture, base Mérimée) par les arrêtés suivants : chapelle, classement par arrêté du 11 janvier 1921 ; la Citadelle proprement dite avec ses bâtiments, ses bastions, ses fossés, ses demi-lunes et ses glacis ; l’ouvrage dit du Grand-Carré et lui attenant ; ensemble délimité au sud par le canal de la Haute-Deûle, à l’ouest et au nord par le nouveau canal projeté de dérivation de la Deûle depuis le canal de la Haute-Deûle et à l’est par le champ de manœuvre : classement par arrêté du 31 août 1934. On le voit bien, lors de classement, la Citadelle a été considérée comme un ensemble dans lequel les dehors sont protégés au même titre que les bâtiments et de façon extensive puisque même les glacis sont mentionnés. |