Les dossiers de octobre 2005

>Lille et la franc-maçonnerie.


Par Didier Joseph-françois, président de la RLA.

Le 6 novembre 1744 fut fondée la première loge lilloise, dénommée "Loge de Saint-Jean" puis "Ancienne de Saint-Jean". D'autres suivirent : l'Union Indissoluble en 1746, la Fidélité en 1761, la Vertu Triomphante en 1764, les Amis Réunis en 1766. En 1774, l'Ancienne de Saint-Jean et la Vertu Triomphante fusionnèrent dans la loge "Heureuse Réunion" qui cessa ses activités en 1785, année où se constitua La Modeste.

C’était à Lille comme dans chaque ville, au milieu du XVIIIème siècle, des réunions de beaux esprits conduits par la philosophie des encyclopédistes, recherchant le bien public à travers le progrès des sciences, les libertés pour l'économie et la vertueuse éducation des hommes éclairés par la raison.

Comme toute autre ville provinciale de son temps, Lille connut ces assemblées de notables, de militaires, d'aristocrates, de quelques femmes et membres du clergé qui se rassemblaient selon des rites convenus pour discourir sur le monde et les hommes et engager les formes nouvelles de leur gouvernement.

L’une des familles marquantes de cette période fut celle du libraire et imprimeur lillois Panckoucke. En 1785 fut fondé un "Collège des Philalèthes", assemblée restreinte d'une quarantaine de membres issus de diverses loges de la franc-maçonnerie, soucieux d'ouvrir leur assemblée à des personnalités influentes et cultivées de la ville. Réunis dans l'hôtel du Maréchal de Soubise, alors gouverneur de la Province, ils entreprirent de transformer l'activité des loges maçonniques vers des cercles académiques ouverts pour des bourgeois profanes mais cultivés, attentifs aux progrès des hommes, des arts et de l'industrie.

La tourmente révolutionnaire mit fin en 1789 aux activités de ce cercle influent qui souhaitait "être agréable au genre humain, les éclairer par la raison et les guider par les sciences" (cité par Louis Trenard).

Les braises révolutionnaires éteintes, les premières administrations de la République, du Consulat et de l'Empire furent largement favorables aux membres de la franc-maçonnerie. Louis-Marie, comte de Brigode, maire de Lille de 1803 à 1815, était membre de la loge "les Amis Réunis". Les loges se reconstituaient comme d’autres cercles, associations et sociétés savantes, dont l'activité ne cessa de se développer tout au long du XIXème siècle. Nombre des dignitaires des régimes anciens et nouveaux qui traversèrent le siècle entre Royauté et République furent instruits dans les loges. On peut suivre ainsi avec intérêt la carrière d'un architecte lillois entré en franc-maçonnerie, François Verly, qui servit le Roi, la Révolution, le Consulat et l’Empire avant de terminer sa carrière à Bruxelles au titre d'architecte du Gouvernement et du palais de Guillaume d’Orange, dont le fils fut Vénérable d’un Atelier bruxellois, l’Espérance.


Portrait de François Verly, Lithographie de .Boldoduc d’après Bouchardy

Sa carrière prospère dans une période mouvementée apparaît sans rapport avec sa gloire posthume, due à de grandioses projets d'aménagement de la ville de Lille, après les bombardements autrichiens de 1792. Ces travaux, décidés par la commune l’An II de la République, mais non réalisés, auraient pu transformer la vieille cité marchande en une vivante représentation de la pensée des Lumières héritée par la franc-maçonnerie : un prytanée flanqué d’un beffroi, un théâtre du Peuple et des thermes publics (reproduit en couverture), une place de la Reconnaissance ornée d’un Mémorial National auraient structuré la ville en définissant des rôles nouveaux entre monuments et espaces publics.

Vue du Beffroy et du Prytanée (salle d’assemblée pour les représentants du Peuple.

 

Les décennies suivantes virent les loges lilloises poursuivre leurs travaux entre réflexions et actions de secours et de bienfaisance. Il fallut attendre la fin du XIXème siècle, et notamment la suppression pour le maçon de l'obligation de croire en l’existence de Dieu, au convent de 1877, pour voir naître un nouvel état d'esprit fondé sur la défense de la laïcité et de la République, ce qui se traduisit bientôt par un anticléricalisme affirmé et un rapprochement avec les organisations ouvrières, alors que les milieux catholiques se rassemblaient autour des droites monarchistes et bonapartistes. Ces deux camps se retrouvèrent bientôt protagonistes radicaux dans l'affaire Dreyfus.

A gauche, projet de François Verly pour la place de la Reconnaissance (1794) A droite, projet de François-Joseph Belanger pour un grand théâtre des Arts, à Paris, présenté en mars 1789. On peut estimer que cette vue perspective influa le travail de Verly.

La loge "La Lumière du Nord" fut une parfaite illustration de cette évolution. Fondée en 1893, elle élit, en 1899, Vénérable de la loge Charles Debierre (1853 - 1932) qui resta en fonction jusqu'à sa mort, cas sans doute unique dans l'histoire de l'Ordre. Médecin militaire de formation, il fut titulaire de la chaire d'anatomie à Lille. En 1920, il fonde l'Université Populaire de Lille et engage la loge le 21 juin comme membre fondateur du parti radical socialiste. Adjoint au maire de Lille et sénateur du Nord de 1911 à 1932, Grand Maître du Grand Orient de France de 1911 à 1913 et en 1920, il énonça ainsi ses convictions et son engagement : "La République est une création continue. Son plus noble objectif, c'est l'affranchissement des esprits et de la conscience, prélude nécessaire, indispensable de l’émancipation économique des travailleurs. La Démocratie doit marcher appuyée d'un côté sur la raison cultivée et de l'autre sur le droit et la justice, si elle veut éviter de choir quelque jour dans les fondrières de la Dictature et de la Démagogie. Si nous voulons redresser la Démocratie, commençons par faire des démocrates, c'est-à-dire des hommes cultivés, des hommes de caractère, conscients davantage peut-être de leurs devoirs que de leurs droits" (cités par Daniel Morfouace). Charles Debierre fut également fondateur, en 1910, des bâtiments de la loge, inaugurée le 5 juillet 1914, qui reste encore aujourd'hui au numéro 2, rue Thiers, le signe le plus évident de la présence de la franc-maçonnerie dans la ville. L'architecte fut Albert Baert (1863-1951), premier surveillant de la loge et Vénérable provisoire pendant les difficiles années d'occupation de la première guerre mondiale. La façade présente comme motif principal d'architecture une véritable loge à l'antique surmontée d'un bas-relief où se superposent un sphinx, emblème du secret maçonnique, une pyramide, symbole de la matière et de son dégagement par l'élévation de l'esprit, un soleil d'or symbole de lumière, tandis qu'une déesse aux formes avantageuses et singulièrement profanes porte un miroir à main qui réfléchit les rayons d’une lumière maçonnique. Le temple intérieur, aujourd’hui classé monument historique (se visite parfois lors des journées du patrimoine) est un exemple parfait de composition maçonnique ; les séances ou "tenues" pouvaient s'y dérouler sous la lumière du soleil et des étoiles, à l'abri d'une grande verrière ; les frères s’installent selon leur grade dans chacune des deux "colonnes", colonne des compagnons ou colonne des apprentis, colonnes commandées par les deux "surveillants" près de l’autel où l’on place outils et ornements. Une autre loge, 24 rue de Lens (F. Roussel architecte) présente une composition axée sur une porte monumentale cadrée par deux colonnes de 9 m de haut baguées d’airain, à l’image des colonnes des portes du temple de Salomon, de l'architecte Hiram, telles que rapportées par la Bible.


Les colonnes sont un élément essentiel du symbolisme maçonnique, entre monde d’en haut et monde d’en bas, entre ténèbres et lumière.

Les grilles des soupiraux répètent le motif du soleil levant et rayonnant. C'est ce même motif qu'Albert Baert installera à la piscine bains-douches de Roubaix (1927-1932) sous forme de demi-rosaces monumentales orientées au soleil levant et au soleil couchant, illuminant le grand bassin d’une lumière dorée. L'on entrait sous la voûte à travers les portes des vestiaires, jeu analogue à celui des portes d’un Cabinet de Réflexion lors d’une initiation en loge ; et la tête d’un "Grand Architecte de l’Univers" y déversait l’eau de la piscine (aujourd'hui musée d'art et d'industrie André Diligent). Albert Baert réalisa également en 1924, au 6 rue de Valmy, son agence d’architecte agréée dont l’intéressante façade s’orne, en dessus de porte, d’un bas-relief aux outils maçonniques, moulé dans un béton façonné comme un grès des Vosges

6, rue de Valmy

 

Un autre architecte remarquable fut Emile Dubuisson (1873 - 1947), principal artisan des transformations de la ville entre les deux guerres. Son œuvre majeure est l'hôtel de ville de Lille (1922-1932) dont le phare du beffroi éclaire chaque nuit du haut de ses 105 mètres la ville et ses habitants. Au-delà de ses indéniables qualités professionnelles, sa carrière auprès des maires Gustave Delory puis Roger Salengro fut intimement liée à leur appartenance maçonnique.

Emile Dubuisson accéda au grade important d'inspecteur du Grand collège des Rites. On remarquera également sur nombre d'écoles, autres équipements publics et habitations à bon marché réalisés ces années-là, d'immenses fleurs de lys installées au fronton des édifices : il faut y voir évidemment le blason de la ville de Lille mais également une allusion aux ornements du temple de Salomon dont les colonnes étaient surmontées de lys de quatre coudées (2 mètres) de hauteur.

C’est enfin au cimetière de l’Est que l'on trouvera d'autres signes marquants de la vie franc-maçonne lilloise. La tombe d'Alphonse Bianchi (1816 – 1871), journaliste et bouillant polémiste, principal artisan des menées républicaines sous la monarchie de Juillet et le Troisième Empire, montre un sceau maçonnique comme ornement (tombe en C 10 face C 12). La tombe d’Eugène Jacquet (en K 6 face K 7) réalisée par les architectes francs-maçons Albert Baert et Albert Bührer, en hommage à l'un des leurs, fusillé par les Allemands le 22 septembre 1915, est une vibrante et profonde composition de signes maçonniques.

Les tombes de Charles Debierre et Albert Baert se font face pour l’éternité (en W 30 face X 29), eux qui furent si longtemps les indéfectibles piliers de la Lumière du Nord. Enfin la discrète stèle d'Emile Dubuisson (en G face G 3), porte simplement un compas, une équerre et un rapporteur qui furent autant les symboles de son métier que les signes rituels et conventionnels de la franc-maçonnerie.

La franc-maçonnerie lilloise reste aujourd’hui vivante et active, poursuivant sa réflexion et ses actions pour l'affranchissement des esprits et de la conscience. Les formes conventionnelles de ses 3 secrets fondamentaux, secret d’appartenance, secret des Rites et secret des délibérations, laissent libre cours à nombre d’interprétations sur sa force et ses membres, et l’imaginaire collectif continue, par paresse et commodité, de lui attribuer des pouvoirs dont la fiction dépasse la réalité, en souvenir de leur indéniable présence dans les administrations du Directoire, du Consulat et de l’Empire et au sein de la sociale-démocratie de la IIIème République.

 

Sources

Sous la direction de Daniel Ligou, Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, édition du Prisme, édition de Navarre, 1974 Louis Trenard, le collège des Philalèthes de Lille, 1785-1789 Daniel Morfouace, Chronique d’une loge lilloise, 1893-1940


 

 



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