Les dossiers de octobre 2005

>Le temple maçonnique de la rue Thiers à Lille


Par Jacques Philippon, conservateur régional des monuments historiques.

Le temple de la rue Thiers doit son originalité à Albert Baert, architecte lillois bien connu pour d’autres réalisations . Baert est membre de la loge la « Lumière du Nord ». Pour l’aménagement du temple, il choisira un style « égyptien », style qui fait fureur depuis le milieu du XIXème siècle.

Temple de la rue Thiers

 

Albert, Eugène, Léon Baert est né à la Madeleine-lez-Lille le 23 avril 1863 et décédera en 1951 à Lambersart. Outre la fameuse piscine de Roubaix (en fait, les bains municipaux), il a beaucoup construit à Lille et dans la région Nord-Pas-de-Calais : les villas Saint-Paul, Saint-Pierre et Saint-Clément à Malo-les-bains (1893 à 1898), la villa Saint-Georges à Lambersart (1897), le crédit municipal de Lille (1910), les grandes raffineries de sucre à Marcq-en-Baroeul, les bains dunkerquois (1896-97), le Royal Hôtel à Lille, des établissements thermaux à Cassel et Malo, la bourse du travail de Roubaix (1932) et plusieurs bâtiments de la Reconstruction à Houplines dont l’hôtel de ville et deux églises (1930).

Le temple de Lille est construit aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur dans le style égyptien, style que l’on retrouve dans au moins quatre temples proches de la Wallonie construits à partir de 1860 : la « Parfaite union » à Mons, la « Bonne amitié » à Namur, la « Parfaite intelligence et l’étoile réunies  » à Liège ainsi que « Le travail » à Verviers. Un temple, malheureusement détruit, à Spa, présentait aussi un décor égyptien.


Le temple Charles-Debierre. (Photo l’Express)

Rappelons d’abord l’histoire de la construction du temple. L’immeuble du 2 rue Thiers a été acquis en 1910 par la société civile immobilière « la Lumière du Nord », qui deviendra en 1911 la société immobilière Voltaire puis par la suite Léon Arquambourg. L’acquisition est conduite par Charles Debierre (1853-1932), professeur d’anatomie à la faculté de médecine de Lille, leader du parti radical-socialiste à Lille.

Charles Debierre a été initié en 1879 à la loge « l’école mutuelle » à l’Orient de Paris. Il est maître en 1880. Il restera dans cette loge jusqu’en 1898 date à laquelle il sera affilié à la « Lumière du nord » à l’Orient de Lille. Il en sera le Vénérable pendant presque 30 ans. Il a été membre du conseil de l’Ordre du GODF (Grand Orient de France) en 1910 et Président en 1911 et 1913.

Politiquement, c’est un radical socialiste très engagé dans la vie associative et qui sera sénateur du nord pendant plus de 20 ans. Il confie la modification de l’immeuble de la rue Thiers, constitué en fait de deux immeubles accolés, à Albert Baert.

Le temple maçonnique de la rue Thiers présente une façade caractéristique (donc relativement peu discrète) en briques rouges : à droite, on reconnaît les éléments de l’ancienne maison particulière de 1880 et à gauche, quatre colonnes d’ordre dorique prenant appui sur le soubassement de pierre et soutenant une architrave à cinq arcatures. Le décor est constitué d’un grand disque solaire rayonnant et, d’une pyramide se dresse une figure féminine symbolisant la lumière du nord. Un sphinx est allongé et regarde vers la droite. Le bâtiment est protégé (inscription à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques) par arrêté en date du 15 mars 1988 : sa façade et sa toiture sur rue ainsi que le temple dit « Charles Debierre » dans son ensemble situé au 2ème étage de l’immeuble.

Les éléments égyptiens caractéristiques sont plus visibles à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le temple principal est constitué de six paires de demi colonnes lotiformes. Ce décor est particulièrement bien soigné puisque, avec le jeu de miroirs, l’illusion est complète d’un temple avec des colonnes entières de part et d’autre.

Le disque lunaire, sommé de la couronne « hathorique » est soutenu par des fleurs de lotus symbolisant Isis, orne chaque battant de la porte.

Les plateaux (on nomme ainsi les petits « bureaux » des officiers) sont conçus comme de véritables petits temples en miniature, quatre colonnes encadrant une porte formant façade. Le fauteuil du président est sommé d’un fronton triangulaire porté par le disque ailé symbolisant le dieu égyptien Horus.

Le temple de Lille n’est pas le seul à présenter des décors extérieurs ou intérieurs inspirés de l’Egypte puisqu’on en trouve à Paris et rue Cadet (temple égyptien) et rue Jules Breton. On trouve en façade de la rue Jules Breton sept colonnes lotiformes, un bandeau de corniche ornée de deux triangles inscrits dans ce qui peut rappeler le symbole d’Horus, une entrée rappelant vaguement un mastaba égyptien et surtout un garde-corps constitué d’éléments de balustres en forme de croix ansée, attribut d’Isis, ainsi que les deux colonnes du temple du rez-de-chaussée. Mais cela se retrouve également au Mons au temple de la rue Chimère. Ce temple a été inauguré en novembre 1890. Construit par l’architecte Hector Puchot (1842-1920), il montre un entablement décoré de fleurs de lotus, un disque solaire ailé, deux colonnes classiques et un scarabée ailé.

A Namur, le portail du temple montre un disque solaire surmontant un portail rappelant un temple égyptien, et bien sûr à Bruxelles au grand temple du GOB de la rue de Laeken avec ses trois temples égyptiens, (architecte Paul Bonduelle, 1910 ) et aux USA, l’Egyptian Hall à l’Orient de Philadelphie.

La plupart des temples présentent un décor soit extérieur soit intérieur ou les deux à la fois qui se veut symbolique en rappel à l’antiquité égyptienne. On y trouve maintes fleurs de lotus, soit en entablement comme décor, soit comme chapiteau de colonne.

exemple de colonne lotiforme extrait de la planche 62 du vol III de la  « Description de l’Egypte ».

 

On peut penser que la plupart des architectes ne sont jamais allés en Egypte et ont puisé leur inspiration dans des ouvrages d’archéologie ou d’architecture comme par exemple la Description de l’Egypte, ouvrage monumental initié par les ordres de Napoléon Bonaparte à partir des relevés commencés lors de sa campagne d’Egypte et poursuivi pendant vingt ans par les savants français.

Références bibliographiques

Archives départementales du Nord : Fonds Baert (J1/89 ) Jocelyne Bournonville, Thèse Ecole des Chartes

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