Les dossiers de mars 2006

>Les vestiges de l'enceinte médievale


Par Jean Denis Clabaut, secrétaire général de la RLA

Un promeneur qui arpenterait les rues des vieux quartiers de notre ville pourrait penser que l’histoire de Lille ne remonte pas au-delà du XVIe siècle. Il ne subsiste que des maisons, souvent très belles au demeurant, qui n’ont pas plus de trois ou quatre siècles d’histoire au mieux. Ce serait bien évidemment se méprendre, mais comment en vouloir à notre candide, visitant la ville pour la première fois ? Il ne reste, en effet rien de visible du patrimoine plus ancien, notamment des constructions du Moyen-Age. Quelques caves ont résisté bien sûr aux dévastations du temps et des hommes, mais elles se ferment les unes après les autres et ne sont plus accessibles. Quant aux canaux, empreinte fossile de la rivière et de son importance dans la structuration du noyau urbain primitif, au point de donner son nom à la ville, ils restent désespérément fermés malgré leur intérêt.

plan deventer 1572

 

Il est vrai que ces constructions ou civiles, n’ont pas laissé non plus beaucoup de traces dans les archives de Lille, au moins dans celles qui ont été conservées. Par contre, dans les rubriques des « paiements pour ouvrages » des comptes de la ville, heureusement préservés depuis le début du XIVe siècle, des sommes parfois importantes sont régulièrement déboursées par le Magistrat de la ville pour entretenir, réparer, construire ou améliorer les fortifications. Lille est en effet une ville frontière, riche du commerce et du négoce de ses habitants et il a fallu très tôt se protéger des agressions. Depuis quand ? Voilà une question qui demeure encore en débat. Faut-il considérer que le castrum, mentionné dans la charte de 1066, était à l’époque déjà ceint de fortifications en dur ? Force est de constater que, à l’inverse d’autres villes, elles n’ont pas laissé d’empreintes dans le cadastre. Alors, de quand datent nos premières murailles ? La réponse n’est pas une date, ni même un siècle, mais une période qui va du XIe au XVe siècle. A l’origine, l’enceinte de la ville devait être composée de levées de terre couronnées de palissades. Elle s’est progressivement minéralisée au cours des époques, en commençant probablement par certaines portions et particulièrement les portes et les tours, comme cela a été le cas à Douai. Rappelons que dans un parchemin daté de 1231, la construction d’un mur par la ville et les chanoines (et non une reconstruction ou réparation) est mentionnée. Seules la porte Saint-Pierre (des rues) et la tour « des Clercs » apparaissent comme déjà en place à cette époque.

Les différents agrandissements de l’enceinte, englobant progressivement les cinq paroisses, obligent à agrandir le périmètre de la ville, qui demeurera invariable jusqu’aux nouvelles extensions du XVIIe siècle.

Que nous reste-t-il de ces importants travaux qui ont si largement grevé le budget de la ville ? A première vue, pas grand-chose. Pourtant, ici ou là quelques témoins, certes bien modestes, subsistent. Ils sont en général inaccessibles et particulièrement difficiles à observer. Répertorions–les par ordre chronologique.

1 : la tour Yzembart est de toute évidence la plus ancienne trace des fortifications. Elle se situe en majeure partie sous la rue des Trois Molettes, et a été remise au jour lors des travaux d’aménagement de l’ancien refuge de l’abbaye de Loos. Il subsiste près de la moitié de la circonférence de cette construction, maçonnée en moellons de grès régulièrement taillés et montés en assises soignées. Le mortier verdâtre utilisé pour les joints, d’épaisseur très faible, est une des caractéristiques des constructions médiévales à Lille. De plus, un pichet d’un type couramment daté du XIIIe siècle a été retrouvé dans les fondations, ce qui autorise à dater la tour des premières décennies de ce siècle. Elle aurait alors été érigée peu avant l’annexion du faubourg de Weppes, et correspondrait à une phase de modernisation de l’enceinte.

Malheureusement, malgré notre insistance, nous n’avons pas été autorisés à voir ces vestiges importants de l’histoire de notre ville dont l’accès reste, étonnamment, dépendant du bon vouloir de quelques personnes.

2 : le château de Courtrai est notre second jalon. Des fouilles menées en 1989 ont permis de révéler une portion de la courtine et un fragment de tour, seul élément à avoir été conservé dans les sous-sols de l’immeuble qui en occupe dorénavant la place. L’amorce d’une galerie voûtée en brique y est encore visible, qui permettait une circulation à l’intérieur du rempart et doublait ainsi, quelques mètres plus bas, le chemin de ronde sommital.

Etat actuel de la tour, vue de la campagne.

 

La maçonnerie de la tour est bien mal conservée et son parement de grès a totalement disparu : il ne subsiste que le blocage interne, constitué d’assises de calcaire. Par contre, une partie du mur tourné vers l’intérieur de la place forte est conservé. L’élévation est d’une belle qualité, parementée en moellons de calcaire rigoureusement disposés, dont les parties inférieures montrent l’utilisation de fondations en gradins. Ouverte aux visites il y a encore quelques années, cet ultime vestige du château de Lille, une des plus imposantes fortifications Philippiennes de France, est désormais inaccessible.

Base du mur en gradins, vue de la ville

 

3 : la Noble Tour est l’unique élément fortifié du Moyen-Âge qui soit encore visible et visitable à l’occasion des journées du patrimoine. Si elle conserve son volume global d’origine, ses murs témoignent des multiples remaniements qu’elle a subis au cours de son histoire. Le grès y côtoie des assises de pierre calcaire et la majorité de la surface est parementée en brique. C’est à l’intérieur qu’elle dévoile la qualité de sa construction, notamment dans la voûte qui couvre la salle basse, où les vigoureuses nervures d’ogives en moellons de calcaire raidissent l’ensemble et encadrent les voussures de brique. Les murs sont rythmés par des arcs brisés qui ménagent, du côté tourné vers la campagne, trois larges embrasures de tir aujourd’hui murées. Celle du centre était à l’origine du type « à rame », nom donné par la forme de la meurtrière qui s’élargit vers le bas. Cette construction est clairement datée de 1402.

Voûte de la salle basse de la Noble tour

 

4 : la porte Saint-Pierre, construite dans le courant du XVe siècle a été détruite depuiles années 1670, mais l’une des tours de la poterne a été préservée jusqu’en 1844, date de la construction de l’Hôtel des Archives qui s’élevait sur la place du même nom. La seconde tour se situait à l’angle des actuelles rues Négrier et de la Collégiale. De prime abord, il n’en reste rien, mais un examen attentif de la cave du fleuriste qui fait l’angle, a permis de découvrir quelques vestiges d’une des tours. Il s’agit d’une forte portion de mur de 1m50 d’épaisseur, maçonné en brique, au bas duquel s’ouvre une embrasure de tir en croix. Les angles sont maçonnés en grès et particulièrement bien préservés. Une barre de fer, dont subsistent les deux extrémités, était fixée en travers de l’embrasure, probablement destinée à poser une arme à feu de petit calibre. L’épaisseur du mur est étonnante : elle avait été mesurée quand la tour à l’emplacement des archives existait encore, et dépassait les 5m. Faut-il considérer que la partie conservée dans la cave, tournée vers la ville, risquait moins d’être prise sous le feu direct et que par conséquent, on en ait limité l’épaisseur? Dans ce cas, la face vers la campagne aurait été épaissie par un blindage de maçonnerie, du type de celui qui recouvre les courtines du château de Boulogne-sur-Mer et englobe les tours autrefois saillantes.

Embrasure de tir ouverte vers la ville, soulignée par un trait noir.

 

Autre curiosité ici, la meurtrière ne bat pas la campagne mais l’arrière de la tour et les fossés, et probablement le pont qui rejoignait la porte. Sous le mur de façade de la maison, le long de la rue de la Collégiale, subsiste une arche brisée en brique qui pourrait être l’ultime témoin de ce pont dont elle épouse l’axe.

Arc brisé en brique, vestige du pont dormant de la porte saint-Pierre?
Plan de l’emplacement des vestiges de la porte Saint-Pierre, reportés sur le cadastre de 1745.

 

Cependant, dans l’état actuel de nos connaissances, la prudence est de rigueur. La maison voisine, aujourd’hui partiellement à l’abandon, pourrait être nettement plus intéressante. D’après les dires de son ancien propriétaire, une partie des murs adopterait encore une forme semi-circulaire et serait alors un vestige de la tour, conservé sur les deux niveaux de la maison. Gageons que la cave doit, là aussi, conserver d’autres témoins intéressants que nous attendons de voir un jour avec impatience.

D’autres parties de l’enceinte ont été ponctuellement observées à l’occasion de fouilles archéologiques, notamment du côté du Palais Rihour où les courtines étaient soutenues par des fondations sur arc du même type que celles qui sont encore visibles dans les vestiges de fortification de la petite ville d’Orchies.

A l’occasion de la construction du parking de l’avenue du Peuple Belge, en 1996, c’est l’enceinte du château de Courtrai, fondée sur une forêt de pieux en bois qui avait été mise au jour et quelques temps après, la tour du Fouant avait revu brièvement la lumière à l’extrémité du quai du Wault.

Pour une ville de l’importance de Lille, on ne peut qu’être étonné du faible nombre d’éléments conservés qui, de plus, ne sont jamais ou trop rarement, visibles du public. Sans doute serait-il nécessaire de remettre en mémoire ces éléments forts de notre patrimoine, par des visites ponctuelles et des panneaux d’informations judicieusement placés, qui indiqueraient l’existence de ces maigres vestiges et les resitueraient au sein de l’ancien tracé des fortifications, superposé au cadastre actuel.

A Lille, nous avons un avantage : il reste encore tant à faire que tous les espoirs sont permis.

 

 

 

I