Les dossiers de Mars 2008

>LES PAVES


Par Jean Denis CLABAUT secrétaire général de la R. L. A.

Rien de plus banal, pour les nordistes, que la vision de rues pavées qui animent encore aussi bien nos centres de villes, que nos petites routes de campagne où s’échinent les coureurs du Paris-Roubaix.

Certes, mais il y a pavé et pavé, et pourtant, bien malin qui pourrait reconnaître une pierre taillée il y a cinq siècles d’une beaucoup plus récente. Essayons d’apporter quelques lumières dans ce domaine un peu austère que nous foulons au pied quotidiennement dans les rues anciennes de la ville.

D’abord, tous les pavés ne se ressemblent pas. En témoigne un document extrait des archives municipales, qui donne les tarifs des pavés au XVIII°siècle :

- pour des pavés de 6 à 7 cubiques, 48 florins les 1000
- pour des pavés de 6 à 7 à pointe, 28 florins les 1000
- pour des pavés de 5 à 6 à pointe, 18 florins les 1000
- pour des pavés de 4 à 5 à pointe, 10 florins les 1000
- pour des bordures cubiques, 14 florins les 100
- pour des bordures communes de 6 à 7 à pointe, 8 florins les 100
- pour des Ecaires, coins, battés et boujons, 14 florins les 100
- pour des seuils, doubleaux, chasse-roues, voussoirs et boutisses, 40 florins les 100
- pour des piliers de barrière taillés, 15 florins la pièce.

Nous voici bien loin de la monotonie supposée. Derrière ces noms parfois étranges, se profile toute une profession, des carriers de pères en fils qui ont mis en exploitation les carrières de grès de l’Artois et de la région de Béthune. Des générations de bras musculeux qui ont appris à façonner cette pierre dure sur laquelle le burin s’émousse, et qui sent le brûlé quand les étincelles jaillissent sous les outils. On imagine les apprentis, se faisant la main sur les « pavés de 4 à 5 à pointe », les plus petits et les moins chers, où l’erreur de taille est sans conséquence, puis gravir les échelons de la profession jusqu’à sculpter ces « piliers de barrière taillés », dont le prix à l’unité équivaut à 1500 petits pavés.

Dès lors, notre œil ne se pose plus sur les trottoirs et les rues avec indifférence, mais respect pour le travail de ces milliers d’artisans qui ont contribué à rendre carrossables les rues et les routes de la région.

A Lille, jusqu’aux années 1920, le grès utilisé provenait des collines de l’Artois, dont la couleur blonde se différencie du grès de Béthune plus sombre. Depuis, c’est du granit de Bretagne qui est utilisé et qui donne à nos rues cette teinte gris sombre. Les modules ont aussi évolué. Depuis le Moyen-Age jusqu’au milieu du XX° siècle, peu de différences. Les pavés mesurent entre 12 et 15 cm de côté et sont bombés sur le dessus. Ils ne sont pas cubiques mais taillés avec un fruit, ce qui leur permet de mieux s’adapter au profil particulier des chaussées.

Dans nos villes, au Moyen-Âge, la chaussée pavée s’étendait jusqu’aux façades des maisons (à l’image de la rue au Péterinck et de la place aux Oignons) et s’incurvait vers le milieu de la rue où se trouvait le caniveau, qui tentait d’emporter les eaux pluviales et usées vers les canaux transformés en égouts à ciel ouvert.

Au cours du XIX° siècle, l’usage des égouts souterrains se généralise et, logiquement, ils sont maçonnés sous les rues.

Régulièrement, des regards sont donc ajoutés dans la chaussée, eux aussi construits en grès, dont il nous reste quelques témoins. Ils sont composés de quatre grès larges solidarisés entre eux par des crampons de plomb, aujourd’hui disparus, disposés perpendiculairement aux pierres ou parfois en angle. Au centre, un bouchon carré en grès communiquait directement avec le conduit souterrain. Ces regards ont progressivement été remplacés par des plaques de fonte, dont le modèle le plus ancien est resté place du Concert, devant l’entrée de la salle du Conservatoire de musique.

Le trottoir avec ses bordures n’est apparu qu’à la fin du XVIII° siècle. Il est réservé à l’usage des piétons chassés de l’espace central de la rue, progressivement, dévolu à la circulation de véhicules, de plus en plus lourds et rapides. L’image de la chaussée change alors, avec un profil bombé au centre, destiné à évacuer l’eau vers les caniveaux latéraux. C’est un profil de voie que l’on rencontre encore fréquemment dans certaines vieilles rues de la ville, étroites et pleines d’un charme agréablement désuet, même si les pavés quelque peu disjoints et cabossés font pester les cyclistes et sourire les fabricants d’amortisseurs de voiture.

Pour mettre en place ce nouvel aménagement de voirie témoin de l’influence grandissante des moyens de transports en cœur de ville, les pavés les plus usés ont été récupérés. Ils étaient devenus plats ; ils furent réemployés pour les trottoirs. Il est encore possible de les voir aujourd’hui sur des axes médiévaux de la ville, par exemple rue Grande Chaussée. Les pavés actuels, de forme rectangulaire, en granit taillé à la machine, sont totalement plats, ce qui est plus commode pour la semelle et les talons de nos souliers. Ils développent aussi des dimensions plus importantes, contrastant avec la forme carrée classiquement utilisée depuis le Moyen Âge. Les travaux menés l’année dernière tout au long de la rue Saint-André fournissent un bon exemple des types de pierres utilisés aujourd’hui.

La pose quant à elle n’a pas évoluée, puisqu’il n’y avait aucune raison de changer une technique efficace.

Après avoir stabilisé le fond de la chaussée, un lit de sable enrichi d’un peu de liant est étendu, puis les pavés sont posés en laissant des joints nets. Ceux-ci sont remplis avec du sable épandu dans lequel de la chaux ou un peu de ciment a été ajouté. Avec un peu de temps et un trafic retenu, l’herbe arrive parfois à y pousser pour ajouter une tendre note verte à la rigueur de la chaussée.

Cette mise en œuvre permet d’absorber facilement les précipitations qui s’écoulent vers les caniveaux. Elles sont aussi largement absorbées et filtrées par les joints et le lit de sable, ce qui évite le ruissellement trop important en cas de forte averse. Elle procure en outre à l’ensemble de la voirie une certaine souplesse, alors que les pavés se déchausseraient rapidement, s’ils étaient sertis dans du béton.

C’est aussi le cas avec le sable, mais la réparation est beaucoup plus aisée, ou l’était quand il y avait des cantonniers. Il suffisait en effet de saisir les pavés déchaussés ou enfoncés avec une pince, de les soulever et d’ajouter un peu de sable dans les trous pour redonner à la rue un profil idéal.

Maintenant, ces travaux ponctuels n’existent plus et certaines rues (Alphonse Colas, du Palais de Justice) deviennent difficilement praticables pour les deux roues, en attendant une réfection qui ne peut plus se concevoir que de façon globale, sans recours aux grès locaux dont la production est arrêtée et qui n’ont pas été conservés lors des différents travaux menés dans la ville.

Une question reste en suspend : pourquoi utiliser du granit en lieu et place du grès local ? La réponse est simple : le coût. Comme pour nombre de produits, la proximité n’est pas un gage de faiblesse des prix et dans la ville, quand le grès est utilisé notamment dans les jardin publics, celui-ci vient. . . de Chine, évidemment !

Place du Théâtre avant la construction de l'opéra vers 1910 - photo Dubuisson

article sur les burguets disponible à la RLA

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