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Lille 1964-2004 : les lunettes de velours

Publié le 21 mars 2004  

Voici l'occasion idéale d'avoir une vision utopique, imaginaire, rêvée de Lille, cette ville pour laquelle beaucoup ont les yeux de Chimène : à la manière de Jean Pattou, il y aurait des ciels bleus, des couleurs gaies et la vision en plongée qui permet des déformations pleines d'indulgence et de tendresse, et qui ouvre la porte aux illusions.

Une histoire qui aurait plu à mon arrière-grand-mère, celle qui parlait volontiers de ses "lunettes de velours". Elles lui permettaient de ne pas entendre les propos qui lui déplaisaient ni de voir les personnes qu'elle ne souhaitait pas rencontrer. Comme elle, en lui dédiant un élan d'affection, je mettrais les lunettes de velours qui effacent les tags, balaient les canettes et les papiers gras, verdissent les gazons mités, rosissent les joues des statues. Et je retrouverais les couleurs pleines de joies et de promesses de ma vision.

Je m'approcherais peu à peu, et comme avec des jumelles, apparaîtraient des détails, des courbes et des sourires, des formes et d'autres couleurs encore. Tout en bas, des pavés, car les rues ont besoin de la beauté des pierres, et le pied ralentit sa marche pour mieux l'assurer. A gauche, à droite, des murs de grès, de briques : des assises pour permettre l'envol des piédroits, des grasses moulures qui retombent comme à regret d'avoir abandonné les abondantes guirlandes et les amours rebondis.

Un peu plus haut, je verrais les cordons ondoyants caressant les façades. Et puis, les chapiteaux, les gerbes gracieuses, les fleurs et les fruits d'un éternel été. Entre deux fenêtres, à la rencontre de deux rues, il y aurait, dans les niches ourlées de pierre ou dans les caisses de bois vitrées, quelque statue, naïve ou pensive ; et chacune aurait son lumignon, modeste fanal appelant au souvenir.

Aquarelle de Jean Pattou
Aquarelle de Jean Pattou

Quand la nuit aurait éteint le bleu du ciel et le rosé des briques, on verrait scintiller ces toutes petites lumières, humbles messagères d'un passé toujours présent, sourires d'une pierre idéalisée, clin d'oeil au passant aventureux venu d'ailleurs. « Que cela signifie-t-il ? » penserait-il. Et je lui répondrais : « Ah, c'est ici qu'un braillard aviné proféra quelque injure grossière en crachant par terre ; il fut tenu de repeindre dévotement l'image et compléta son ?"uvre par un respectueux baiser ».

Mon passant, curieux et hardi, m'emboîta le pas. Il me saisit le bras devant une niche de pierre et questionna : « Pourquoi ce bâton abandonné ? ». Et je lui dis que le pèlerin fut enlevé malgré lui de sa modeste demeure et qu'il n'eut même pas le temps de prendre son compagnon de route, bien utile pourtant quand on est blessé à la jambe. Devisant et flânant, il s'avisa soudain : « Oh, celui-ci a du goût pour les situations élevées ! ». En effet, mais cela se comprend, il est plus habitué au ciel qu'à la terre, fut-elle lilloise ; alors il a élu domicile tout en haut de la plus grande maison de la ville, prêt à reprendre son envol ; mais là où il est, nul ne peut l'y contraindre ! Il était en effet si haut qu'il semblait que le soleil ne brillât plus que pour lui, de leurs guirlandes, de leurs hauts trumeaux.

Et nous étions arrivés vers des arbres, des espaces où il semblait à mon passant qu'il ferait bon marcher : plus de pierres disjointes ni de pots d'échappement fumants. « Ah, qu'il ferait bon voler pour embrasser d'un regard tout ceci ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait et il m'entraîne par la main. De là-haut, la ville brille de mille feux mais sous nos pieds s'étale une étoile : « Quelle merveille est-ce donc là ? ». Je lui dis que l'étoile avait servi à abriter canons et mousquets et les hommes qui les servaient. Il parut déçu et souhaita entendre une autre histoire, celle que la ville elle-même nous raconterait, à sa manière, qui n'est pas celle des grandes personnes pleines de science ; l'histoire de chaque maison et de ses amours, des rues et de leurs joyeux cortèges , des rois de l'Epinette et des fastueux banquets, des pieux Ave aux mains jointes et des géants épris de bière.

Décidément, je ne peux plus enlever mes lunettes de velours : sans elles, les pavés font mal aux pieds, les briques sont sales, les autos stationnent indûment, les chiens crottent sur les trottoirs. Et les niches sont vides de leurs statues, leurs lumières éteintes. Et les passants trop pressés de passer, sans regarder, sans sourire. Mesdames et Messieurs qui faites à Lille la pluie et le beau temps, pousser les arbres à l'envers et les fleurs en béton, laissez aux étoiles la place d'être belles, aux pierres le temps de se raconter ; pensez aux signes d'un discret bonheur que les siècles nous ont laissé : ils parlent. Encore faut-il les écouter.

Par Maylis Jeanson, administrateur RLA, présidente d'honneur de l'Association Régionale pour l'aide à la Restauration des Chapelles et Oratoires, membre de la Commission Historique du Nord.
Guide conférencière, elle poursuit actuellement des recherches sur les artistes et architectes des années 1920-1940.

Cet article est extrait de notre bulletin de mars 2004, que vous pouvez vous procurer par correspondance, ou en vous rendant dans notre local de la rue de la Monnaie.

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Jusqu'au 15 juin 2026, la RLA rend hommage à un artiste d'origine lilloise, Omer Bouchery.
Vous pourrez admirer ses oeuvres au local de l'association rue de la Monnaie. 
Même si une belle vitrine lui est consacrée, l'exposition des oeuvres continue à l'intérieur du local. N'hésitez pas à entrer (les horaires d'ouverture sont sur le site).
Belle visite à vous!